« La frontière entre la liberté d’information et le secret d’État est l’intérêt public »

« La frontière entre la liberté d’information et le secret d’État est l’intérêt public »
« La frontière entre la liberté d’information et le secret d’État est l’intérêt public »

La Croix : Un accord a finalement été trouvé pour obtenir la libération de Julian Assange. Mais pour y parvenir, ce dernier a accepté de plaider coupable à un chef d’accusation, relatif à «obtenir et divulguer des informations sur la défense nationale». Quel signal cela envoie-t-il pour la liberté d’information ?

Rébecca Vincent : La fin de cette affaire, pour laquelle nous militons activement depuis treize ans, est évidemment une victoire pour la liberté de la presse. Bien sûr, il aurait été préférable que toutes les accusations soient abandonnées, car je pense que Julian Assange n’aurait jamais dû être poursuivi.

Ce résultat positif ne doit pas nous faire baisser la garde. Je reste préoccupé par l’utilisation qui peut encore être faite de la loi sur l’espionnage pour entraver la liberté d’information. Il est urgent de réviser la loi américaine afin que ce qui est arrivé à Julian Assange ne puisse plus se reproduire.

Julian Assange peut-il être qualifié de lanceur d’alerte ?

VR : C’est ainsi que certaines organisations l’ont appelé, mais en réalité, cela n’entre pas dans cette catégorie. Et c’est d’une importance capitale. Un lanceur d’alerte révèle des informations qu’il a lui-même découvertes, auxquelles il a eu un accès direct, souvent dans son contexte professionnel. Ce n’est pas le cas de Julian Assange, qui a simplement publié via WikiLeaks des informations secrètes transmises notamment par Chelsea Manning, une ancienne analyste militaire de l’armée américaine. Et elle a déjà été condamnée à 35 ans de prison. Elle n’y a finalement passé que sept ans, avant que le président Barack Obama ne lui accorde sa grâce au motif que sa peine était « disproportionnée ».

Ainsi, si Julian Assange avait été extradé vers les États-Unis, il serait devenu la première personne poursuivie en vertu de la loi sur l’espionnage non pas pour avoir divulgué des informations, mais pour simplement les avoir publiées. Ce mardi 25 juin, un accord politique a été trouvé et doit nous protéger d’un précédent majeur et extrêmement inquiétant pour la liberté de la presse et le droit à l’information, sans toutefois garantir que cette accusation ne se reproduira plus jamais. utilisé.

Ce droit à l’information dépasse-t-il la légitimité du secret d’État ?

VR : La frontière est l’intérêt public. Chaque situation doit bien entendu être analysée au cas par cas. Il ne s’agit pas de défendre dans l’absolu la publication d’informations classées secret défense. Mais dans le cas de WikiLeaks et de Julian Assange qui nous intéresse, le caractère d’intérêt public des informations publiées ne fait aucun doute, sans quoi elles n’auraient pas été reprises par les médias du monde entier. Cela est d’autant plus vrai que nombre des crimes révélés dans ces documents restent impunis.

Dans la vidéo « Meurtres collatéraux »Par exemple (transmise par Chelsea Manning à Julian Assange qui l’a publiée sur WikiLeaks, la vidéo montre des bévues de l’armée américaine en Irak, en 2007, NDLR) on voit deux journalistes de l’agence Reuters se faire tuer. Et justice n’a jamais été rendue à ce sujet. Je crois que dénoncer ce type de crime impuni commis par un État justifie la violation du secret national, que le public a le droit de connaître.

En l’absence d’accord, Julian Assange aurait pu être condamné à 175 ans de prison aux États-Unis, notamment au nom de l’Espionage Act. Pensez-vous que c’était un motif légitime de poursuite ?

VR : Non, c’est tout le problème. L’Espionage Act a été rédigée en 1917, peu après l’entrée des États-Unis dans la Première Guerre mondiale. Cette loi fédérale n’a pas été conçue pour s’appliquer en 2024, ni pour être utilisée en matière journalistique. D’ailleurs, les États-Unis ne l’ont même pas accusé d’avoir été un espion, seulement d’avoir publié des informations secrètes. La qualification de Julian Assange en tant qu’éditeur et non en tant que lanceur d’alerte était donc d’autant plus importante.

Aux États-Unis, on a aussi beaucoup insisté sur la deuxième accusation qui pourrait encore peser sur Julian Assange, celle de fraude informatique. Pour cela, il pourrait être condamné à une peine maximale de cinq ans de prison, soit le temps qu’il a déjà passé dans la prison de haute sécurité de Belmarsh à Londres. Mais s’il avait été condamné en vertu de la loi sur l’espionnage, cela aurait affaibli l’avenir du journalisme.

RSF ne qualifie cependant pas Assange de journaliste. Alors, quel est l’enjeu de l’avenir du journalisme ?

VR : Son statut n’a aucune importance, c’est un argument bidon. L’important est de savoir pourquoi il a été pris pour cible. En fait, il s’agissait de contributions journalistiques, à savoir la publication d’informations d’intérêt public. S’il avait été condamné, cela aurait légitimé d’éventuelles traques futures contre d’autres journalistes pour les mêmes raisons. Et cela partout dans le monde. Car il faut rappeler que Julian Assange n’est pas un citoyen américain mais un citoyen australien, et qu’à l’ouverture du dossier, il travaillait déjà à Londres. Cela l’aurait également empêché de bénéficier d’un procès équitable aux États-Unis : n’étant pas citoyen, il n’aurait pas pu bénéficier du premier amendement, qui protège notamment la liberté d’expression et la liberté de parole. presse.

 
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