l’anthropologue Charles Stépanoff décrypte notre rapport aux animaux dans un livre

l’anthropologue Charles Stépanoff décrypte notre rapport aux animaux dans un livre
l’anthropologue Charles Stépanoff décrypte notre rapport aux animaux dans un livre

Il y a les animaux qu’on câline et ceux qu’on mange. Dans son dernier ouvrage de référence, Attachements, enquête sur nos liens au-delà de l’humainl’anthropologue Charles Stépanoff (1) analyse l’évolution des liens que nous entretenons avec les animaux et notre environnement. Loin des viviers dont nous dépendons, nous fermons les yeux sur la réalité de cette économie. Loin des regards mais proche du cœur, nous souhaitons néanmoins le bien-être animal. Quitte à l’enfermer dans des zoos pour mieux le protéger…

Au cours des cent dernières années, qu’est-ce qui a le plus changé dans la relation entre les humains et les animaux ?

Les animaux ont presque disparu de nos vies. Si nous regardons les fermes de nos grands-parents, nous voyons qu’ils vivaient avec de nombreux animaux, pas seulement des chiens et des chats, mais par exemple en compagnie du cochon, qui était présent dans la ferme, que nous nourrissions tous les jours, avec des plantes récoltées. le long des sentiers. Il y avait les chevaux de trait, les petites fermes ovine, la basse-cour. C’était une communauté hybride qui rassemblait les humains et de nombreuses autres espèces selon des liens complexes de travail, de production et de collaboration. Et ce n’était pas incompatible avec le fait d’entretenir une relation affective avec le petit cochon, traité comme un bébé. Puis, quand il était gros, on le tuait, on le mangeait, on le partageait. Toute cette richesse reposait sur l’autonomie alimentaire. Aujourd’hui, nous sommes bien plus dans un contexte de séparation, une forme de compartimentage de notre rapport aux animaux : d’un côté il y a les animaux qui nous nourrissent, et de l’autre les animaux que nous aimons. Nos animaux de compagnie sont porteurs d’affect, tandis que les animaux de « production » sont considérés comme une source de nourriture.

Nous serions donc moins concernés par notre environnement animal ?

Quand on vit en ville, on peut avoir une relation riche avec un jardin, un parc, les pigeons que l’on nourrit, les animaux de compagnie… Mais la dimension métabolique, l’approvisionnement, ont été transférées ailleurs. Nous avons camouflé et délégué tout ce qui nous rend dépendant de notre cadre de vie, en le confiant à l’industrie agroalimentaire.

Pourquoi est-il plus difficile pour nous de tuer un animal domestique que un animal sauvage ?

Parce que nous sommes des prédateurs empathiques : l’humain est sans doute le plus grand prédateur de la planète, mais contrairement au loup ou au tigre, il est capable d’éprouver des émotions pour l’animal qu’il tue, d’être ébloui par la beauté d’un cerf, d’éprouver de l’affection pour une vache. C’est un paradoxe qui n’a pas été résolu avec la domestication. C’est pourquoi nous n’allons pas manger notre viande seuls. Tuer un cochon était un acte collectif parmi les paysans. Il était partagé, c’est-à-dire qu’une famille donnait un jambon à son voisin, qui à son tour le lui rendait lorsqu’il abattait son propre animal. Ce qui distingue les humains, c’est cette notion de partage. “Ce sont les lions qui mangent tout seuls”disent les peuples San d’Afrique du Sud !

Alors, quel est l’équilibre entre empathie et prédation ?

Chaque société humaine essaie de le trouver, et ce n’est pas facile. Il n’existe pas de solution unique pour tous les humains. Chez certains peuples, cela se traduit par des rituels d’excuses auprès des animaux et des arbres abattus. Ce sont des règles éthiques de modération établies afin d’éviter le gaspillage. Nous éprouvons de la compassion pour l’animal que nous mangeons, mais nous ne voulons pas qu’il meure pour rien ! Une autre manière, la plus courante aujourd’hui, consiste à cacher l’affaire, en camouflant l’acte de violence et en le confiant aux ouvriers travaillant dans les abattoirs. L’abattoir était une manière moderne de résoudre le problème du prédateur empathique. C’est l’endroit où les humains s’attaquent secrètement aux animaux qu’ils ont eux-mêmes élevés.

Mais nous affirmons néanmoins nous soucier de plus en plus du bien-être animal…

Cette question du bien-être animal est à double tranchant, car bien souvent, c’est un argument utilisé par l’industrie pour rendre acceptable l’élevage industriel. Nous faisons des efforts pour accorder un demi-mètre carré supplémentaire au porc… Le cahier des charges des abattoirs, par exemple, est aujourd’hui très bureaucratique et favorise l’industrie. Partout en , les abattoirs municipaux sont devenus économiquement non viables car incapables de répondre à ces exigences réglementaires. Ce n’est pas forcément un gain pour les animaux, car cela implique davantage de transports alors qu’avant, ils pouvaient être abattus dans leurs communautés. Les animaux parcourent ainsi des centaines de kilomètres, en camions, en transports intercontinentaux et maritimes, ce qui constitue pour eux une terrible source de stress.

Sur le terrain, la cohabitation des loups avec l’élevage moderne est-elle une utopie ?

C’est effectivement difficile. J’ai travaillé assez longtemps en Sibérie, où j’ai mené des études sur le sujet. Là-bas, les choses cohabitent bien ! La raison est simple : le loup n’a jamais disparu et n’a pas été réintroduit, comme c’est le cas chez nous. Surtout, les éleveurs ont le droit de se protéger contre un loup qui cause des dégâts. Certains loups posent problème, d’autres non. Les éleveurs de Sibérie ne ressentent pas de haine envers les loups en général. Au contraire, puisqu’ils le considèrent comme un animal sacré. Mais s’il prend trop de brebis ou d’agneaux, l’éleveur a le droit de le tuer. C’est un droit de légitime défense. Ce qui n’existe pas ici, et que réclament nos éleveurs. Je pense que si ce droit existait, il pourrait effectivement apaiser ces relations, car les éleveurs d’aujourd’hui se sentent soumis à une contrainte que leur imposent les citadins.

L’évolution des zoos permet aujourd’hui de sauver des espèces menacées.

On finit donc par enfermer les animaux pour les protéger…

Le zoo a toujours joué un rôle important dans la connaissance des animaux. La ménagerie du jardin du roi, devenue musée d’histoire naturelle à Paris, sous l’Ancien Régime, était un lieu de collection d’animaux. Il permettait d’étudier leur anatomie, mais il avait aussi un rôle de conservation. On a pu le voir par exemple avec le cheval de Przewalski, considéré comme un cheval sauvage et qui n’était élevé que dans les zoos. S’il a pu être réintroduit en Mongolie, c’est grâce aux zoos et notamment au Jardin des Plantes de Paris. Ces lieux jouent donc un rôle scientifique très important, mais aussi un rôle pédagogique pour sensibiliser les enfants à la richesse de la faune sauvage. Le zoo, contrairement à ce qu’on pourrait penser, est promis à un bel avenir.

1. Charles Stépanoff est anthropologue, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales et co-fondateur de l’École paysanne de Lignerolles.

A lire : Attachements, enquête sur nos liens au-delà de l’humain, editions La Découverte, 640 pages, 27 euros.

 
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