7 décembre 1932, devant le Goncourt

7 décembre 1932, devant le Goncourt
7 décembre 1932, devant le Goncourt

ÉDITION SPÉCIALE FIGARO (6/12) – Avant l’édition de Voyage au bout de la nuitl’écrivain déclare : « C’est le prix Goncourt 1932 dans un fauteuil pour l’heureux éditeur qui saura retenir cette œuvre sans précédent ».

Cet article est tiré de Figaro Hors Série Céline, une saison en enfer, numéro spécial publié à l’occasion du 130e anniversaire de la naissance de l’écrivain du Voyage au bout de la nuit, le 27 mai 1894. Afin d’être tenu au courant de l’actualité historique et culturelle, abonnez-vous gratuitement à la Newsletter Histoire du Figaro.

Lorsque Robert Denoël reçut le manuscrit de Voyage au bout de la nuit, il n’hésite pas une seconde. L’auteur, Louis Destouches, signe Louis-Ferdinand Céline (prénom de sa grand-mère). Le sens littéraire de l’éditeur ne l’a pas trompé ; c’est un chef-d’œuvre qui possède toutes les qualités requises pour remporter le Goncourt. Le testament d’Edmond de Goncourt est précis : « Mon souhait suprême, un souhait que je demande aux futurs jeunes académiciens de garder à l’esprit, est que ce prix soit décerné à la jeunesse, à l’originalité du talent, aux tentatives nouvelles et audacieuses de la pensée et de la forme. » Ce prix n’est donc ni pour la comtesse de Ségur ni pour Guy Mazeline, mais pour Louis-Ferdinand Céline, vaillamment soutenu en outre par Lucien Descaves, le très fougueux Léon Daudet et Jean Ajalbert.
Le 30 novembre 1932, une semaine avant la remise du prix, l’académie se réunit à Drouant et décide de décerner le prix au docteur Destouches. Mais le mercredi 7 décembre suivant, le vent tourne : l’opposition complote beaucoup, Rosny aîné, président de l’académie, dont la voix est prépondérante, et son frère Rosny cadet sont “revenu” et votez pour Les Loups, de Guy Mazeline. Louis n’a reçu que trois voix de ses partisans, mais il a remporté le prix Renaudot qui, comme aujourd’hui, est décerné le même jour. Furieux du camouflet qu’il vient de subir, Lucien Descaves quitte le jury Goncourt pour déjeuner avec le jury Renaudot. À Maurice-Yvan Sicard, il a déclaré : « Je ne remettrai plus jamais les pieds dans cette académie qui est un marché, une foire, et où, à quelques exceptions près, tout est à vendre. »

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« L’affaire, cette année encore, a été menée par Dorgelès et par les deux Rosny, dont l’un est sourd et l’autre certainement idiot », raconte Sicard dans le numéro 1 du magazine Le Huron. Chaque année, la voix du président de l’académie Goncourt est achetée au plus offrant. »
Tout cela s’est évidemment terminé par un procès pénal contre Sicard et Galtier-Boissière, qui avaient tenu des propos franchement diffamatoires dans Le Crapouillot. Après le désistement de Rosny aîné, le tribunal n’a prononcé aucune condamnation, sauf contre Voyage au bout de la nuit qui contenait, estime-t-il, « des expressions outrageusement triviales, grossières et intolérables, de nature à révolter les lecteurs non avertis, qu’une récompense littéraire » [devait] se protéger contre de telles mauvaises surprises ».
Le scandale est énorme et lance bien mieux le livre de Céline que s’il avait obtenu le Goncourt. Céline entre dans la littérature en non-conformiste, en cavalier solo. Balzac et Zola n’étaient pas membres de l’Académie française : l’Académie Goncourt faisait comme si elle devait prouver à sa voisine du quai Conti qu’elle aussi savait se tromper. L’année suivante, en 1933, pour réparer sa faute, elle sacre Malraux pour La Condition humaine.
Le temps, depuis, a fait son œuvre : on ne lit plus ni Rosny l’aîné ni Rosny le jeune, on ne lit pas non plus Les Loups, mais on en parle comme on parle d’erreurs judiciaires. Voyage au bout de la nuit a pris tout son sens. Le roman, dédié à Elizabeth Craig, cette danseuse américaine qui partagea la vie de Céline au moment de la rédaction du livre, a brisé toutes les idées reçues par son style novateur, mais aussi par ses idées révolutionnaires. Il a fait l’effet d’une bombe dans le monde littéraire et a marqué la plupart des écrivains, dont beaucoup considéraient qu’il n’était plus possible d’écrire après Voyage au bout de la nuit comme on écrivait avant.
Ce roman, qui est aussi un pamphlet, n’a pas pris une ride. Les hommes sont toujours en guerre, l’Afrique est un continent au bord du naufrage, les forts sont forts et les riches sont riches, l’homme partout est exploité par l’homme et le veau d’or est toujours debout. La seule différence, c’est qu’on a de moins en moins envie d’en rire, ce que Céline a su faire à merveille, et de plus en plus de raisons d’en pleurer.

Céline, une saison en enfer, Le Figaro hors-série. 14,90 €, en kiosque ou sur Figaro Store

Couverture du Figaro Hors Série Céline, une saison en enfer
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