« C’est en étant poétique qu’on est politique »

« C’est en étant poétique qu’on est politique »
« C’est en étant poétique qu’on est politique »

En vingt-cinq ans et une vingtaine de productions, le metteur en scène Arthur Nauzyciel s’est imposé comme l’une des figures marquantes d’un théâtre contemporain à la fois populaire et exigeant. Profondément marqué par l’enseignement d’Antoine Vitez qui fut son professeur à la fin des années 90 à l’école de Chaillot, Arthur Nauzyciel sait aussi créer du théâtre pour tout et faire résonner des textes classiques dans le présent. Après quelques années passées à jouer sous la direction d’illustres hommes de théâtre (de Villégier à Savary, de Vigner à Alain Françon et Laurent Pelly) il se fait immédiatement remarquer par la critique en proposant une relecture très personnelle du monument de Molière. Le Malade Imaginaire ou le silence de Molière selon Molière et Giovanni Maccia (1999). Depuis, Arthur Nauzyciel a toujours suivi la même démarche ; de la création de Bataille noire avec des chiens de Koltès à Atlanta (2001), à celui de Jules César de Shakespeare à Boston (2008), dont l’adaptation du roman de Yannick Haennel sur Jan Karskiet la création de La Mouette par Tchekhov à la Cour des Papes en 2012, il travaille sur les zones d’indistinction entre passé et présent, rêve et réalité, vivants et morts, dans l’espoir de permettre une forme de réparation. Son théâtre est donc profondément une œuvre de dialogue, qui trouve son prolongement naturel dans la communauté artistique pluridisciplinaire qu’il crée autour du TNB dont il est directeur depuis 2017.
C’est aujourd’hui l’occasion de sa mise en scène de Écransune pièce monstre de Jean Genet qu’il a lui-même vu pour la première fois dans la mise en scène de Patrice Chéreau alors qu’il n’était qu’un jeune adolescent découvrant le pouvoir poétique et politique du théâtre, dont Arthur Nauzyciel s’assoit au micro d’Arnaud Laporte pour nous raconter la des souvenirs et des histoires qui fonctionnent dans son théâtre.

Faire des travaux de transmission

Début 2024, Arthur Nauzyciel prend la relève Le malade imaginaire ou le silence de Molière25 ans après sa création : «Notre première promotion a quitté le TNB et je me suis posé la question de reprendre ce spectacle, avec Laurent Poitrenaux, Catherine Vuillez et moi, tous trois créatifs, et sept de nos anciens élèves devenus jeunes acteurs et actrices. professionnels. En confiant ce spectacle à ces jeunes comédiens et actrices, il a ajouté une dimension de réalité, celle du passage de témoin, à un spectacle qui parlait déjà de question de patrimoine, de transmission, d’intimité, de famille… Et c’est donc ce qui m’a fait je veux le reprendre. Je dois dire que l’accueil du spectacle a été très fort, très émouvant. Mais pour moi, remplacer mon père dans le rôle qu’il jouait à l’époque, c’était assez étrange. Je ne peux pas dire que ce fut un moment très heureux. Je pense que c’était quelque chose de nécessaire et je suis heureux de l’avoir fait, mais le vivre faisait vraiment référence à quelque chose du passé, à une temporalité particulière.

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Souviens-toi

La quasi-totalité des productions d’Arthur Nauzyciel ont à voir avec le passé. Il parle lui-même d’un « théâtre de réparation » dont le point culminant fut certainement son adaptation au théâtre du roman que Yannick Haennel avait dédié à Jan Karski :

Tous les spectacles que j’ai fait, je les ai choisis parce qu’ils me permettaient de me transformer par le processus même du travail. Pour Jan Karksi, nous avons commencé les répétitions en Pologne, en emmenant l’équipe à Auschwitz, à Varsovie. J’ai dû m’isoler pour apprendre le texte, m’y préparer, me remettre aux claquettes… C’était fort, oui. Je ne peux pas dire que ce furent des moments agréables, mais ce n’est pas forcément ce que l’on recherche. (…) Je pense que j’ai pu faire Karski, parce que c’était un travail de délégation. Karski était témoin, et que Laurent Poitrenaux est témoin, et que Yannick Haennel est témoin, et que d’une certaine manière, je les ai aidés à mettre la main sur cette histoire. J’ai créé un appareil qui permettait cette délégation. Pour moi, c’était une œuvre importante sur le plan humain, mais je pense qu’elle l’était aussi sur le plan artistique. Le dépassement qu’il a fallu trouver pour être à la hauteur du sujet m’a beaucoup ému artistiquement, tout comme je pense que Les Paravents, par sa difficulté, ce qu’il demande au réalisateur, nous émeut et nous oblige. Ce sont des aventures qui vous transforment.

Il faut absolument rappeler ce devoir de mémoire. Je pense qu’il y a quelque chose de l’histoire et de notre histoire commune du 20e siècle qui est vraiment oubliée. Et je pense que si nous arrivons à la situation dans laquelle nous nous trouvons actuellement… cela fait partie de la raison. Nous avons voulu éviter le devoir de mémoire et cette responsabilité collective de transmission. Je l’ai même vu, précisément, en travaillant sur Les écrans. Sur la question de la guerre d’Algérie, ma génération vivait avec l’idée que bientôt, on rouvrirait les dossiers et on verrait, on saurait. Mais nous ne les avons toujours pas ouverts. C’est comme si l’on était passé du déni et de l’attente à l’amnésie pure et simple. (…) Donc en fait, il y a quelque chose de très angoissant dans cette espèce d’ardoise magique collective. Il ne peut pas non plus y avoir de justice, d’espoir ou de reconstruction possible sans une connaissance quelque peu complexe des problèmes qui ont conduit notre époque là où elle est. »

Politique et poétique de Jean Genet

La nation qu’habite Jean Genet est la solitude. Il explique très bien comment la question du vol, de la pédérastie, cette manière d’être hors de la société est une manière de vivre des aventures qui mènent à l’écriture. Et donc, son écriture, son langage, cela ne nous concerne pas complètement. Il dit : « Je veux écrire pour être entendu de Ronsard ». C’est lié comme ça à une histoire de la poésie, ça fait partie de la poésie. Au fond, cette écriture est née du gouffre de la solitude, et la prison était le lieu qui pouvait lui permettre de s’abandonner, et de communiquer par le langage, par l’écriture, avec ces morts. . Comme la mère dans “Les Paravents”, Genet est jeté dehors par la porte des morts, mais aussi des vivants. C’est-à-dire qu’il n’a rien à nous dire, et en même temps, les morts le rejettent. Mais c’est pour eux, pour ces morts connues ou fantasmées qu’il a tenté d’écrire. D’ailleurs, « Les Paravents » est dédié à un jeune homme décédé. L’énigme, c’est la mort. C’est la grande question de Genet : quelle possibilité avons-nous de renouer avec ces absentss ?

Pour en savoir plus sur son actualité :

  • Écransde Jean Genet, mise en scène au Théâtre de l’Odéon du 31 mai au 19 juin

Présentation de la pièce : « Dans Les Paravents, une famille vit ce qui semble évoquer la guerre d’Algérie. Mais quelle famille ! Une mère, son fils et sa belle-fille « les plus laids du pays d’à côté et de tous les pays environnants » errent de larcins pathétiques en trahisons sublimes, tandis qu’autour d’eux s’organise la révolution. Coloniens et colonisés, civils et militaires, magistrats et prostituées : quelque cent dix personnages défilent en seize scènes Dans ce drame insolent et grotesque où « les. les extrêmes touchent » (B. Poirot-Delpech), Genet va crescendo vers l’explosion des frontières entre saleté et grâce, illusion et réalité, vivants et morts, pour finir dans un grand éclat de rire face à la vanité du monde. Lors de sa première à l’Odéon en 1966, cette pièce, « hors de toute morale » selon Genet lui-même, provoqua une violente bataille entre les défenseurs de l’armée et de l’Algérie française, et ceux de la liberté de création. Près de soixante ans plus tard, Arthur Nauzyciel ramène ce drame fou et monstrueux sur la scène de l’Odéon. Une troupe de seize comédiens porte ce théâtre du corps et de l’artifice. En réactivant la puissance métaphysique et mélancolique de cette œuvre écrite « pour faire rougir les morts », Nauzyciel reprend le geste de Genet : transcender le réel par la poésie pour rendre le monde acceptable.

Photographie de la mise en scène des Paravents de Jean Genet par Arthur Nauzyciel à l’Odéon en juin 2024
– © Philippe Chancel
  • Jules César de Shakespeare, mise en scène Arthur Nauzyciel, reprendra au TNB en janvier 2025

Archives diffusées pendant l’émission :

  • Antoine Vitez dans un entretien avec Colette Godard en avril 1969
  • Paul Ricœur dans l’émission Répliques en septembre 2000
  • Arcade Fire –Mon corps est une cage (4’40”) Album : Bible Néon (2006) | Étiquette FUSIONNER LES ENREGISTREMENTS
  • Patrice Chéreau interviewé par Jacques Chancel en 1983
  • Jean Genet, dans un entretien avec Bertrand Poirot-Delpech en janvier 1982

Son du jour : « Gemini » d’Angélica Garcia

“Je suis un autre” a écrit Rimbaud… avec son nouvel album, Gémelo, l’auteure-compositrice-interprète américaine Angélica Garcia prouve qu’on peut être résolument moderne tout en réactivant l’un des mythes les plus anciens de l’histoire de l’art ; celle d’un « autre soi » intuitif et créatif. Nouvelle recrue du label Partisan Records, elle sort un album qui témoigne de la quête de cet « autre soi » à travers un long processus de déconstruction de son rapport à la religion, à la famille et à son héritage. Fruit de quatre années de travail en complicité avec le musicien Carlos Arévalo, Gémelo est certainement à cet égard l’œuvre la plus aboutie d’Angélica Garcia. Elle conserve néanmoins une tournure volontairement expérimentale, cohérente avec la quête existentielle de l’artiste. Parfois tendre, parfois terrifiant, parfois méditatif, parfois brusque, Gémelo accepte sa duplicité.
Nous vous invitons à écouter le percussif Gémeauxqui est notre son du jour.

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