Qui est Keff ? A Cannes, rencontre avec le jeune auteur taïwanais d’un film aussi sombre que politique

Présenté à la Semaine de la Critique, « Locust » est un film noir assez désespéré sur la jeunesse taïwanaise, entre violence et droiture. Rencontre avec son directeur, Keff, un ancien DJ qui n’a pas peur de la politique.

Keff, réalisateur du film « Locust », photographié à Cannes le 16 mai 2024, à l’occasion de la 77e édition du Festival international du film de Cannes. Sélection de la Semaine de la Critique. Photo Yann Rabanier pour Télérama

Par Mathilde Blottière

Publié le 18 mai 2024 à 14h34

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LLes parasols se lèvent, les palmiers se courbent… Il y a de l’effervescence sur la planète Cannes. Mais Keff reste cool. D’autant plus que ses cheveux corbeau se dressent naturellement en un geyser ébouriffé tel un pétard stylé. Ce réalisateur taïwano-américain de 33 ans se décrit comme placide. « Au cours des deux derniers jours, j’ai parlé plus qu’en deux ans. » Cannes incroyable, mais pas seulement. Pour Keff, le Festival est comme une plateforme. Alors que nous le félicitons pour la sélection de son premier long métrage, Criquet, dans le cadre du concours de la Semaine de la Critique – portrait noir de la jeunesse taïwanaise à travers un héros muet, serveur le jour, gangster la nuit – Keff nous ramène : Je sais qu’il est d’usage d’attribuer tout le mérite au réalisateur, mais dès le début, Criquet n’est pas un projet individuel. Ce film est pour Taiwan, pour Hong Kong et la jeunesse de ces pays. »

Né à Singapour de parents taïwanais, élevé à Hong Kong, émigré aux Etats-Unis avant de s’installer à Taipei en 2019, cet ancien DJ est (semainement) habité par les tumultes du monde. Surtout ceux qui agitent ces îles d’Asie de l’Est où la Chine étend son ombre. Il affirme son identité taïwanaise, inépuisable lorsqu’il évoque l’humour, la générosité et la dignité de ses compatriotes insulaires. Keff n’a pas toujours ressenti avec autant d’intensité la fierté de ses origines. L’élection de Trump n’est pas étrangère à l’exploration de son « Identité asiatique ». « Même New York, la ville de l’immigration, était devenue un endroit moins accueillant… » Dans le même temps, le jeune homme se rend compte que devenir cinéaste offre une plateforme de rêve. « Raconter des histoires, créer des emplois, c’est ma façon de faire quelque chose pour mon pays d’origine.. »

Son retour coïncide avec des manifestations à Hong Kong contre l’amendement à la loi sur l’extradition – les manifestants craignaient que cela n’ouvre la voie à l’interventionnisme chinois. « Je ressentais une empathie totale avec la jeunesse de Hong Kong et je ne comprenais pas pourquoi les Taïwanais, même si beaucoup soutenaient le mouvement, ne le faisaient pas plus ouvertement.. » Dans les manifestations fleurissaient pourtant des banderoles qui auraient dû faire réfléchir ses compatriotes : Hier Tibet, aujourd’hui Hong Kong, demain à Taïwan. » Alors quoi, les Taïwanais n’ont-ils pas vu au-delà de leurs gratte-ciel et de leurs cantines ? C’est cette question, entre autres, qui amène Keff à réaliser Criquet.

J’applique la méthode Actors Studio au réalisateur : je m’immerge profondément dans l’environnement que je compte raconter.

L’année précédant l’écriture du film, il a parcouru l’île, recueillant au passage les trajectoires des jeunes Taiwanais, leurs aspirations, leurs doutes. Il boit des verres avec des gangsters, traîne avec les aborigènes de la « Belle Île ». « J’applique la méthode Actors Studio au réalisateur : je m’immerge profondément dans l’environnement que je compte raconter.. » Le résultat est un film de genre sur les perspectives sombres d’une jeunesse ostracisée, un film « façon porc braisé », un plat populaire composé d’ingrédients simples et savoureux. « J’ai essayé de montrer comment les destins de Taiwan et de Hong Kong sont liés, et cela m’a aussi amené à sonder l’âme des habitants de l’île et à me poser des questions plus générales sur la mafia, l’urbanisation extensive et l’exploitation des faibles, etc. »

Dans sa tenue noire, chic et cool, avec la mer en fond, Keff évoque Zhong-Han, le héros muet et charismatique de Criquet. “C’est le symbole d’une jeunesse empêchée de choisir son destin mais aussi d’un pays qui n’a pas de voix au sein de la communauté internationale.. » Plusieurs acteurs ont refusé de participer à ce film directement politique : la peur de mettre en péril leur carrière en Chine était plus grande… Pour Keff, il est urgent de rappeler que Taiwan « Ce n’est pas seulement un champ de bataille par procuration de l’Est contre l’Ouest, mais un pays de 23 millions d’habitants qui doit être en mesure de décider de son avenir. »

Il sera bientôt temps de montrer Criquet aux Taïwanais. Le jeune cinéaste s’apprête à affronter les critiques d’une minorité convaincue que la Chine est la patrie. « Certains ne manqueront pas de souligner mon origine américaine et de me poursuivre en justice pour illégitimité. » En attendant d’affronter la colère indigène, il est sur la Croisette pour donner des nouvelles du pays. C’est Cannes et Keff adore ça.

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Festival de Cannes 2024

Critiques des films en compétition, rencontres avec les cinéastes, le jury, révélations… Télérama vous propose la 77e édition du Festival de Cannes, du 14 au 25 mai.


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