Que nous dit le rejet des minorités de genre dans notre société ? – .

Le 5 mai 2024, de nombreux rassemblements ont eu lieu en France « contre l’offensive anti-trans », montrant que la polarisation du débat public sur les questions de genre n’est pas ou plus, comme on l’a longtemps pensé, réservée à d’autres contextes nationaux, notamment américains.

En effet, au cours des années 1990, le spectacle des « guerres culturelles » américaines, constituées de débats conflictuels souvent liés au genre ou à la sexualité, offrait aux observateurs français une forte impression d’exotisme. Il était alors difficile d’imaginer que de tels affrontements puissent se développer en France. Pourtant, nous y sommes.

Le temps des controverses

Depuis plusieurs années, différents acteurs et actrices du débat public – hommes politiques, journalistes, éditorialistes ou encore chercheurs en sciences sociales – s’emploient à fustiger certaines minorités sociales et politiques en s’intéressant aux questions liées au genre et à la sexualité : opposition au « mariage » pour tous », à la procréation médicalement assistée, à la « théorie du genre », etc.

Si ces opposants aux combats pour l’avancement des droits leur reprochent de s’inspirer des États-Unis, ils importent eux-mêmes certaines causes emblématiques, en reprenant des objectifs d’abord définis outre-Atlantique, à commencer par la condamnation du « wokisme ».

Parmi les thèmes de division qui agitent les forces conservatrices, celui de la diversité des genres occupe désormais le devant de la scène. La figure transgenre, qui incarne le passage possible d’un genre à un autre, est devenue une sorte de bouc émissaire.

Photo prise à l’Université Libre de Bruxelles le 25 mars 2024.
C. Broqua, Fourni par l’auteur

Plusieurs polémiques ont émaillé l’actualité ces dernières années : sur les enfants trans qui sont trop facilement autorisés à changer de sexe, voire encouragés à le faire, ou encore sur les hommes enceintes ciblés par les communications du Planning Familial. Des exemples qui s’inscriraient dans « l’idéologie transgenre ».

Sont particulièrement pointés du doigt ceux désignés comme « transactivistes », terme utilisé pour désigner les militants qui cherchent à imposer leurs vues sur ces sujets, alors qu’il s’agit généralement de personnes déplorant simplement la stigmatisation, la discrimination et la violence.

La diversité des genres n’a rien de nouveau

De par sa nature et son ampleur, cette polarisation du débat public sur les minorités de genre est, dans l’histoire et à travers les cultures, un phénomène quelque peu singulier.

Les critiques trans en parlent comme s’il s’agissait d’un fait nouveau et spécifique. Pourtant, si l’on accepte de prendre du recul, un constat différent se dessine : l’anthropologie nous enseigne qu’il existe depuis longtemps et qu’il existe encore aux quatre coins du monde des figures de la diversité de genre.

Photo d’un stand de thé en Inde, financé par l’association transgenre locale, utilisée comme couverture du numéro d’Anthropologie et Sociétés, volume 47, numéro 2, 2023.
Anthropologie et sociétés

Au-delà de leur immense variété, ces chiffres montrent non pas que tout est possible ou permis, mais que de nombreuses sociétés offrent des places socialement acceptées, voire valorisées, à des personnes qui ne se reconnaissent pas dans le genre qui leur est assigné. à la naissance, ou qui n’appartiennent exclusivement ni au pôle féminin ni au pôle masculin.

Leur existence n’a généralement pas pour effet d’invalider la binaire de genre – mais au contraire, elle la renforce parfois.

Cependant, cela indique que le caractère naturel du genre ne va pas de soi et que ce sont plutôt les normes sociales entourant la réalité biologique qui prédominent. Pour ne donner qu’un exemple parlant, les mariages « entre femmes » documentés dans plusieurs pays africains au cours du XXe siècle.e siècle reposaient sur l’attribution d’un rôle masculin à la femme-mari qui prenait alors en charge les enfants de son épouse.

De nombreux autres exemples de ce type montrent à la fois la prévalence d’une bicatégorisation de genre et la possibilité, selon les contextes, de passer d’un genre à l’autre ou de chevaucher le féminin et le masculin. Dans tous ces cas, les normes sociales priment sur le sexe biologique.


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Sous l’offensive anti-trans, le « genrisme »

En France, l’hostilité croissante affichée contre la diversité des genres est l’œuvre de divers acteurs qu’il serait vain de tenter de regrouper sous une seule étiquette. Encore faut-il comprendre et, pour ce faire, caractériser et donc qualifier ces manifestations hostiles.

Rassemblement contre l’offensive anti-trans à Paris le 5 mai 2024, photo prise par Florence Chopin-Genet.
Fourni par l’auteur

La notion de transphobie est sans doute trop limitative, tandis que celle de LGBT-phobie est trop vague. Plutôt que de sectoriser ou d’assimiler artificiellement les formes de rejet, il peut être utile d’identifier leur principe organisateur : l’hostilité à l’égard de la non-conformité aux normes de genre dominantes, parfois appelée « genrisme ». Selon la géographe Kath Browne, cela sanctionne les personnes qui transgressent la dichotomie sexuelle.

Le genrisme comprend toute position visant à considérer qu’il existe deux sexes très distincts non seulement biologiquement mais aussi socialement, à leur associer des attributs et des rôles spécifiques et figés – y compris ceux liés aux attirances et pratiques sexuelles –, et à stigmatiser les différences censées se rencontrer. ces normes.

Manifestations de genre

Le genrisme recouvre bien entendu des positions publiques et militantes qui visent à « sauver la différence entre les sexes » (par exemple celles de « La Démo pour tous » et ses dérivés). Mais cela concerne aussi tous les comportements quotidiens impliquant la stigmatisation des individus non conformes.

En effet, le sexisme est à la fois une forme d’injonction (ou du moins d’incitation) et un mécanisme d’exclusion/inclusion que l’on rencontre de manière très ordinaire, au travers d’incessants rappels à l’ordre, dès les plus jeunes années et même particulièrement durant cette période.


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C’est par exemple le cas lorsqu’on s’adresse à un enfant en ces termes : « Es-tu un homme ou n’es-tu pas un homme ? » Ou quand un homme politique explique que le « côté androgyne inventé » d’un chanteur de rock le gênait.

Ces normes sont imposées et acquises très tôt, le plus souvent sans que nous en ayons conscience. Mais l’injonction du genre prend aussi des formes plus drastiques et radicales comme l’illustre la situation réservée aux personnes intersexuées, à qui la médecine insiste pour attribuer précocement l’un ou l’autre sexe par la chirurgie. Cependant, si certains s’alarment de la prise en charge médicale des mineurs trans, seules les associations de personnes concernées dénoncent les mutilations génitales que subissent les enfants intersexués.

Le genre touche tout le monde

Raisonner en termes de genre permet aussi de ne pas limiter la réflexion sur ce phénomène à la catégorie transgenre.

Le genre englobe et explique en grande partie l’homophobie puisque l’une des attentes normatives en matière de rôle de genre est l’attirance pour les personnes du sexe opposé. Les insultes homophobes, pour la plupart, renvoient au fait de ne pas se conformer au rôle de genre attendu, notamment pour les hommes stigmatisés comme efféminés à travers des termes bien précis : fou, tante, pédé, tarlouze, etc. ?

De ce point de vue, on note une certaine aporie dans le vocabulaire opposant transgenre à son antonyme « cisgenre » (c’est-à-dire se conformant au genre associé au sexe de naissance), créé après coup en contrepartie du catégorie « transgenre », comme le terme « hétérosexuel » qui avait été « inventé » après la catégorie « homosexuel ». Cette opposition transgenre/cisgenre est réductrice car toutes les personnes non trans ne sont pas cisgenres, et toutes les personnes non cisgenres ne sont pas trans. Ce qui s’oppose au cisgenre, c’est la non-conformité de genre, qui est précisément la cible du sexisme.

Notons en outre que le genre est présent et diffus dans toutes les sociétés, puisqu’aucune n’est exemptée des normes de genre ou des injonctions de s’y conformer.

« Passer » pour éviter l’hostilité

L’expérience sociale des personnes trans est conditionnée par les effets produits par l’adéquation ou l’écart entre le genre ressenti et le genre perçu par les autres. D’où l’importance du « passer », par lequel on désigne la capacité à être considéré comme appartenant au genre perçu, et donc à passer comme cisgenre. C’est à cette condition que les risques d’hostilité, de stigmatisation ou de violence peuvent être réduits.

Mais encore une fois, cette logique du « passer » ne concerne pas que les personnes trans. Si l’on accepte que le genre est une performance formalisée à travers des rôles socialement mis en scène, alors le « dépassement » consiste en sa meilleure exécution possible, y compris pour les personnes non trans. Autrement dit, la majorité des femmes et des hommes cherchent généralement à adopter des comportements qui permettent d’être considérés comme tels.

Ce faisant, « passer » concerne aussi l’orientation sexuelle, puisque se conformer aux rôles de genre socialement attendus permet d’éviter d’être perçu comme homosexuel (par exemple en intégrant la démarche ou les gestes jugés appropriés). Pour beaucoup, cela n’est pas réfléchi, mais pour les personnes non-conformes, dont la non-conformité sera souvent perçue comme la révélation de l’orientation sexuelle, elle fait l’objet d’une prise de conscience quasi ininterrompue du fait des fréquents rappels à l’ordre.

Ainsi, tout comme il est important de penser au-delà de la dyade transgenre/cisgenre, il est nécessaire d’élargir nos conceptions de la notion de « passage », applicable à tous les comportements visant à se conformer aux rôles de genre. genre attendu, qu’ils soient réalisés par des personnes trans ou non trans.

L’aspiration à la « liberté de genre »

Contrairement au désir de passer pour cisgenre (ou conforme aux normes dominantes), une partie des jeunes générations refuse le binaire de genre, en France comme dans d’autres pays européens ou américains. Au cours de la dernière décennie, de plus en plus de personnes ont tenté d’échapper aux dilemmes du genre en rejetant explicitement l’injonction à la conformité de genre et en se définissant comme « non binaires » ou « sexistes ».

Il ne s’agit pas forcément de contrecarrer les logiques de transition, puisque certains se définissent aussi comme « trans non binaires », mais plutôt d’échapper aux carcans de la « différence de sexe » dont les défenseurs rappellent le caractère insurmontable ne suffisent pas à stopper. Ce phénomène. Ils l’alimentent sans doute même en réaction aux formes d’oppression qu’ils représentent, comme l’indiquent par exemple en France les rassemblements du 5 mai 2024 ou les réactions contre le projet de loi visant à interdire toute transition médicale aux mineurs.

Au fond, si les tenants du sexisme le plus explicite et le plus exigeant se renforcent aujourd’hui sur leurs positions, c’est parce qu’ils voient son influence s’effriter à travers les expérimentations quotidiennes dans lesquelles ceux qui revendiquent l’autodétermination, ceux qui refusent le binaire et qui prônent ou mettre en pratique la « liberté de genre ».

 
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