« Il n’y a rien de plus injuste que de ne pas faire de transition »

« Il n’y a rien de plus injuste que de ne pas faire de transition »
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La « transition juste », inscrite dans l’Accord de Paris, pose un postulat clair : la lutte contre le réchauffement climatique doit prendre en compte ses impacts économiques et sociaux sur les populations et les entreprises. Un constat partagé par l’ADEME dans son avis « Verdir l’économie et la société : la trajectoire ambitieuse de la transition juste » publié le 3 avril 2024. Focus sur une notion longtemps restée méconnue du grand public.

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1990 : la « transition juste », un combat né dans l’arène syndicale

C’est Tony Mazzochi, président du syndicat des travailleurs des industries énergétiques et chimiques aux États-Unis, qui a inventé le terme. À partir des années 1990, il rapproche la lutte environnementale des luttes syndicales, en demandant un « super fonds de compensation » pour les salariés qui allaient perdre leur emploi à cause des réglementations environnementales. “A l’époque, c’était révolutionnaire” explique Solange Martin, sociologue à la direction exécutive de la prospective et de la recherche de l’ADEME. « Les syndicats ET le patronat ont fait obstacle à toute politique environnementale, au motif qu’elle serait incompatible avec l’activité et donc avec les intérêts des salariés et des industriels.. Tony Mazzocchi a été pionnier en proposant de ne plus s’opposer aux règles environnementales mais de compenser leurs effets sur les travailleurs. » ajoute Patrick Jolivet, directeur des études socio-économiques à la direction exécutive de la prospective et de la recherche de l’ADEME.

Dans « transition juste », le premier mot est « transition ». Nous devons le conduire d’une manière et selon des trajectoires considérées comme les plus justes possibles.

Solange Martin, sociologue Direction exécutive de la prospective et de la recherche de l’ADEME

2000 : une montée progressive vers la COP24

Dans les années 2000, l’idée a été reprise par les confédérations syndicales internationales et européennes, qui ont réussi à l’inscrire dans les textes internationaux sur le climat. C’est ainsi que l’on retrouve la « transition juste » dans le préambule de l’Accord de Paris de 2015 ainsi que dans la Déclaration silésienne sur la solidarité et la transition juste de 2018, lors de la COP24 en Pologne. Cela élargit la préoccupation pour l’emploi à des secteurs, des villes et des territoires très dépendants des énergies fossiles. Il ne s’agit pas seulement de soutenir les perdants mais aussi d’augmenter les gagnants, notamment en créant des emplois décents dans le processus de transition vers une économie bas carbone. Dans le même temps, la notion évolue pour inclure plus largement les questions de pauvreté, d’inégalités sociales et de discrimination indirecte que la transition pourrait exacerber.

2018 : sur les ronds-points en France, le sujet prend de l’ampleur

« Cette question de « transition juste » a mis du temps à émerger. En France, on a commencé à en parler avec les Chapeaux Rouges, puis surtout les Gilets Jaunes.» souligne Patrick Jolivet. « C’est là que l’impact des mesures environnementales sur certaines catégories de populations a explosé médiatiquement ». Pourtant, le sujet était bien connu des acteurs de la transition écologique. Dès 2009, l’ADEME a participé aux travaux de la commission Rocard-Juppé sur la taxe carbone et plaidé pour la mise en œuvre de mesures de soutien aux personnes et aux entreprises vulnérables. « Certaines mesures sont « régressives », c’est-à-dire qu’elles pèsent davantage sur les populations les plus précaires ». Dans une économie en croissance, il est facile d’absorber le coût supplémentaire de la transition. Mais avec la récession, l’augmentation des inégalités, la stagnation des salaires et de l’inflation, « Ce qui pourrait être encaissé par la croissance des revenus ne l’est plus ».

Les Gilets jaunes n’ont pas refusé les mesures environnementales en tant que telles : ils ont surtout demandé l’accès à des alternatives, voitures électriques ou transports en commun, pour ne pas voir exploser leurs dépenses énergétiques contraintes.

Patrick Jolivet, Directeur des Etudes Socio-Économiques Direction Exécutive Prospective et Recherche de l’ADEME

Les années 2020 : la transition juste dans les textes français et européens

  • En 2020, la Stratégie Nationale Bas Carbone de la France intègre une orientation « transition juste » qui met l’accent à la fois sur la lutte contre la précarité énergétique et sur le maintien de la compétitivité des entreprises.
  • Dès 2021, la « transition juste » est mise en œuvre au niveau européen dans le cadre du Green Deal européen, via le « Mécanisme pour une transition juste » et son Fonds dédié pour la période 2021-2027. Il s’agit d’accompagner l’arrêt des activités particulièrement polluantes ou de faciliter leur décarbonation et la création d’activités vertes.
  • Dès 2026, le « Fonds Social pour le Climat » soutiendra les ménages et les entreprises les plus vulnérables face à l’extension du marché européen du carbone aux secteurs du bâtiment et des transports (prévu pour 2027).

Aujourd’hui : une prise de conscience de la société

Aujourd’hui, 80 % des Français sont convaincus de la nécessité de s’adapter au changement climatique. Jusqu’à 70 % d’entre eux sont conscients qu’ils devront changer leur mode de vie.

Auparavant, lorsque l’ADEME demandait aux Français s’ils avaient déjà subi les conséquences du réchauffement climatique là où ils vivaient, la réponse était négative. Un tournant s’est produit en 2022, lorsque pour la première fois une majorité a répondu par l’affirmative.

Patrick Jolivet, Directeur des Etudes Socio-Économiques Direction Exécutive Prospective et Recherche de l’ADEME

L’implication citoyenne est essentielle pour une transition juste : c’est la fameuse « gouvernance élargie » préconisée par le GIEC. « On ne gagne pas de temps en évitant le dialogue. Tout le monde est concerné, des citoyens aux entreprises, en passant par les syndicats et les collectivités. » explique Solange Martin. L’appropriation est plus facile lorsque l’on a participé aux décisions, ce qui peut nécessiter de repenser les mécanismes de participation. Aujourd’hui, les réunions publiques restent très homogènes sur le plan sociologique, tandis que les jurys citoyens ou conventions citoyennes cherchent à rassembler toute la diversité de la population. Les citoyens pourraient être rémunérés pour ce travail de délibération et de formulation de recommandations. Autant de pistes à explorer…

Ne croyons pas que la transition écologique génère des injustices qui justifient l’inaction climatique. Car à long terme, il n’y a rien de plus injuste que de ne pas faire de transition.

Solange Martin, sociologue Direction exécutive de la prospective et de la recherche de l’ADEME

Au cœur du problème, les « perdants bruns » et les « gagnants verts »

Répondre à l’urgence climatique nécessite de considérer les perdants bruns et les gagnants verts. Les grands perdants sont tous ceux, ménages ou entreprises, qui sont fortement dépendants des énergies fossiles et donc vulnérables à la hausse des prix de l’énergie. « Si vous êtes infirmier et que vous avez besoin de votre voiture pour aller travailler, vous êtes dans cette catégorie » explique Patrick Jolivet. « Aujourd’hui, 11 % des ménages français sont en situation de précarité énergétique. La transition écologique ne doit pas aggraver leur situation » explique Solange Martin. Les sources de vulnérabilité à la transition peuvent être économiques, mais aussi géographiques pour les personnes qui effectuent de longs trajets pour se rendre au travail et n’ont pas d’alternatives à la voiture par exemple.
Quant aux gagnants verts, ce sont toutes les industries et entreprises de l’efficacité énergétique, les constructeurs de voitures électriques, tous les acteurs qui proposent des solutions efficaces et qui voient leur activité se développer avec la transition écologique.

Comment les soutenir ?

L’ADEME et l’État accompagnent ces différentes populations avec des soutiens ciblés, allant de l’aide renforcée à la rénovation pour les ménages modestes, en passant par le raccordement des quartiers prioritaires de la ville aux réseaux de chaleur ou encore le bail social sur les petits véhicules électriques (qui ont dû être arrêtés, victime de son succès). La recette gagnante ? Des mesures efficaces d’un point de vue environnemental compensées par d’autres mesures afin que les efforts soient répartis de manière équitable et durable.

La transition juste signifie être attentif aux impacts économiques et sociaux et mettre en place des mesures pour compenser les éventuels effets négatifs.

Solange Martin, sociologue Direction exécutive de la prospective et de la recherche de l’ADEME

4 points clés à retenir de l’avis de l’ADEME

  • Historiquement, la « transition juste » vise à compenser les intérêts privés, les industries polluantes héritées du passé et leurs travailleurs.
  • Aujourd’hui, la transition juste a élargi sa portée regarder qui transmet, qui va perdre, qui va gagner et sur qui les efforts pèseront le plus, afin d’être le plus « juste » possible.
  • La transition juste doit aussi être aussi démocratique que possible devenir réalité.
  • La transition peut avoir un impact positif sur les revenus et l’emploi mais ne peut pas assumer l’entière responsabilité de la justice sociale.
 
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