la liberté académique est-elle menacée ? – .

la liberté académique est-elle menacée ? – .
la liberté académique est-elle menacée ? – .

Conjuguées à la polarisation du débat d’idées et à la prolifération des fausses nouvelles, les pressions politiques mettent en danger l’éducation.

Jérôme Heurtaux

Homme politique et maître de conférences à l’Université Paris-Dauphine

Les réactions violentes suscitées par les manifestations de soutien à la cause palestinienne sur certains campus britanniques, américains et français remettent en question les rapports qu’entretiennent les dirigeants politiques, les journalistes et le grand public à l’égard de la liberté académique. La stigmatisation des étudiants pro-palestiniens n’est pas une question de liberté académique à proprement parler, mais plutôt de liberté d’expression étudiante.

Il n’est pas non plus choquant que des étudiants puissent s’exprimer sur des sujets de politique internationale et manifester leur indignation, notamment par des slogans, voire des occupations de locaux, puisque l’administration de leur université les empêche de tenir des réunions ou d’organiser des débats dans des conditions normales.

La liberté académique est menacée lorsque des chercheurs sont disqualifiés pour des propos tenus à l’intérieur ou à l’extérieur de l’enceinte académique, lorsqu’ils font l’objet de procédures disciplinaires pour des motifs fallacieux ou lorsqu’ils s’autocensurent par crainte d’être mis sur liste noire sur les réseaux sociaux comme dans les médias traditionnels.

Elle est également mise à mal lorsque l’autorité politique s’invite au sein d’un conseil d’administration d’université, lorsque des dirigeants politiques par ailleurs modérés utilisent les termes stigmatisants de l’extrême droite pour se déguiser en dangereux « wokistes islamo-gauchistes » et antisémites. des chercheurs qui exercent leur esprit critique, font émerger de nouvelles questions et engagent leur crédibilité en prenant position sur des sujets jugés sensibles.

Comparées aux graves attaques subies par de nombreux chercheurs à travers le monde des autocraties politiques et religieuses, qui paient souvent de leur carrière et parfois de leur vie leur passion pour la vérité scientifique, ces menaces contre les chercheurs des démocraties établies peuvent sembler dérisoires. Mais ce n’est pas le cas. Parce que nos démocraties sont mortelles, nos libertés aussi : nombre de nos collègues hongrois, argentins et turcs pourraient en témoigner. L’ampleur et la sophistication des attaques contre les libertés de rechercher, de diffuser ses travaux et d’enseigner ne semblent jamais cesser de croître dans nos sociétés.

Conjuguées à l’anti-intellectualisme, à la simplification de la pensée, à la polarisation du débat d’idées et à la multiplication des fausses nouvelles, ces pressions politiques de plus en plus fréquentes provoquent une sorte de désinvolture envers la « vérité ». Nous sommes confrontés à un triple défi : identifier et dénoncer les attaques – même les plus insidieuses – contre la liberté académique dans nos sociétés démocratiques ; manifester notre solidarité avec les chercheurs victimes de multiples attaques dans les régimes autoritaires ; et promouvoir la liberté académique dans les secteurs politique, médiatique, judiciaire et auprès du grand public. Cette dernière ne réalise probablement pas suffisamment le rôle que jouent l’autonomie intellectuelle et l’esprit critique dans une société qui se veut libre.

La multiplication des atteintes à la liberté d’expression met à mal le principe constitutionnel d’indépendance des enseignants-chercheurs.

Anne Roger

Maître de conférences en Staps à Lyon-I, co-secrétaire général du Snesup-FSU

Sous diverses formes, les atteintes à la liberté académique, même si elles ne sont pas nouvelles, se multiplient. La mobilisation des étudiants de Sciences-Po et de Sorbonne Université pour la paix et en soutien au peuple palestinien a été l’occasion avec l’émergence dans le langage gouvernemental d’éléments – repris par certaines présidences universitaires – d’une prétendue obligation de « neutralité » des l’Université! Or, l’université n’est par définition pas neutre – à moins de vouloir faire taire les voix remettant en cause l’ordre établi – mais le lieu du débat et de la controverse raisonnée.

La censure est l’un des moyens les plus courants d’attaquer l’indépendance des universitaires et leur liberté d’expression. Le conflit actuel à Gaza donne ainsi lieu à des interdictions de conférences, à des restrictions d’accès aux listes de diffusion, à la comparution d’universitaires et de chercheurs devant des commissions d’enquête ou disciplinaires internes, et à des accusations d’antisémitisme ou d’apologie du terrorisme dès lors qu’une quelconque forme de soutien au Le peuple palestinien s’exprime, etc.

La visite inopinée de Gabriel Attal à Sciences-Po Paris en mars a suscité une vive réaction de la part des doyens et directeurs des centres de recherche de Sciences-Po, soulignant que« aucun dirigeant politique ne peut s’arroger le droit de dévaloriser les principes fondamentaux d’indépendance et de liberté académique tels qu’ils sont inscrits dans les lois de la République ». Face à ces attaques, certaines organisations syndicales – dont les syndicats FSU – ont également réagi avec fermeté.

L’indépendance des enseignants-chercheurs, principe constitutionnel associé à la notion de liberté académique, est ainsi mise à mal. Malgré des éclaircissements en 2020, l’étendue de la liberté d’expression reste remise en question par les différents pouvoirs. La ministre Sylvie Retailleau a même décidé, le 2 mai, de contacter le collège d’éthique afin qu’il « rappelle le rôle et la place de l’université dans l’organisation des débats publics et précise dans quel cadre ils doivent se dérouler ». Forte confusion entre liberté académique et éthique académique.

Le ministre a également rappelé, en mars, la nécessité de répondre aux appels à projets, en supprimant les crédits récurrents, pour obtenir des financements. Des thématiques sont ainsi imposées aux chercheurs pour « répondre aux grandes transitions (…) : écologique, énergétique, numérique et sanitaire » et les priorités fixées par l’État et l’Europe. La liberté de recherche est une fois de plus réduite. Dans les discours de la femme d’État sur « Acte II d’autonomie » universités, les notions de “simplification”de« expérimentation » et de ” liberté “ sont centrales.

Le Snesup-FSU y voit une volonté manifeste de déréglementation : rupture des statuts, contrainte par des contrats et des évaluations toujours plus coercitives, multiplication des règles, chartes et comités, etc. Autant d’éléments qui menacent tous les aspects qui fondent la liberté académique.

Pensées captives. Répression et défense des libertés académiques en Europe centrale et orientalesous la direction de Jérôme Heurtaux, Codex, 2024.


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