Les objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre « sont très lointains » et « tendent à retarder la transition », estime François Gemenne

Les objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre « sont très lointains » et « tendent à retarder la transition », estime François Gemenne
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François Gemenne s’attaque à nos objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Plus précisément, la manière dont ces objectifs encadrent le débat sur la transition écologique. Ces objectifs sont des objectifs à moyen et long terme : -55% d’émissions d’ici 2030, neutralité carbone en 2050, +2°C maximum d’ici 2100, et même si possible +1,5°. François Gemenne croit « que la manière dont ces objectifs sont formulés tend à retarder la transition ».

**>> Climat : les pays signataires de l’accord de Paris ne réduiront leurs émissions que de 2% d’ici 2030 (alors qu’elles devraient les réduire de 43%)

**- : Ces objectifs nous permettent de fixer un cap, non ?

François Gémenne : Évidemment. Mais le problème est que ces objectifs sont très lointains. Et cela pose selon moi trois problèmes. Tout d’abord, cela pose un problème de crédibilité : ce ne sont pas ceux qui fixent ces objectifs qui devront rendre des comptes. Quand les chefs d’État signent l’Accord de Paris en 2015 et s’engagent sur des objectifs de hausse maximale des températures en 2100, ils savent très bien qu’ils seront tous morts en 2100, et qu’il n’y a pas un député de l’opposition qui viendra les chatouiller en 2099. .

« Même lorsque nous fixons des objectifs pour 2030, nous savons très bien que quelqu’un d’autre sera au pouvoir en 2030. »

Et c’est pareil dans les entreprises, quand elles s’engagent à être neutres en carbone en 2050, qui sait si ces entreprises existeront encore en 2050 ? De toute façon, ce ne sera pas le même PDG, c’est sûr.

C’est comme passer la patate chaude au prochain gars, n’est-ce pas ?

Je dirais même au successeur du suivant, mais c’est exactement ça, c’est une dilution de responsabilité. Et ce n’est que le premier problème. Un autre problème est la procrastination. Lorsque je confie un devoir à mes étudiants, leur première réaction est toujours d’essayer de négocier avec moi une date d’échéance la plus éloignée possible. Et quand je suis réticent, ils avancent toujours ce qu’ils pensent être un argument solide : “Mais monsieur, comme ça nous aurons plus de temps pour travailler !” Nous avons tous fait cela lorsque nous étions étudiants. Mais nous savions tous aussi que nous allions de toute façon faire cette mission à la dernière minute, le week-end précédant la date d’échéance.

C’est pareil avec nos objectifs pour 2030, 2050 ou 2100, on imagine qu’on aura toujours du temps plus tard, et qu’il y a d’autres choses, plus urgentes, à régler en premier. Des urgences qui peuvent être très légitimes, évidemment : tensions sociales ou géopolitiques, inflation, etc. Mais notre problème c’est que contrairement aux étudiants, nous ne parviendrons pas à rattraper le temps perdu, car le changement climatique est un problème d’accumulation. Chaque année, nous émettons environ 55 milliards de tonnes de gaz à effet de serre dans l’atmosphère, et la grande majorité de ces gaz ont une très longue durée de vie dans l’atmosphère, ils s’accumuleront donc et leur niveau de concentration augmentera continuellement. Chaque année qui passe, chaque urgence qui prend le pas sur l’urgence climatique, ce sont des milliards de tonnes de gaz à effet de serre supplémentaires dans l’atmosphère, que nous aurons beaucoup de mal à récupérer.

« Lorsque nous fixons des objectifs à long terme, non seulement nous aurons tendance à tergiverser, mais nous aurons également tendance à nous éloigner d’une trajectoire linéaire de réduction des émissions. »

Que veux-tu dire ?

On dira par exemple que si l’on veut réduire les émissions de 55 % d’ici 2030, il faut faire -7 % par an. Mais cela est trompeur, car cela trace une trajectoire linéaire, alors que toutes les émissions ne sont pas aussi faciles à réduire les unes que les autres. Il faudrait donc idéalement réduire massivement les émissions dans les premières années, même si les réductions sont moins importantes par la suite, car ce sont des émissions qui ne s’accumulent pas dans l’atmosphère. Une trajectoire linéaire, paradoxalement, aura tendance à nous restreindre dans notre ambition.

La trajectoire est-elle si importante ?

Il est essentiel. Et c’est le dernier problème lié aux objectifs à long terme, cela crée du découragement. Parfois on a l’impression que ces objectifs sont hors d’atteinte, sont des Everests insurmontables, et cela amène certains gouvernements, comme récemment le gouvernement écossais, à abandonner ces objectifs, car on pense qu’on ne les atteindra pas. pas.

“Le problème est que nous avons fixé un horizon, mais nous n’avons pas tracé de chemin, donc plus nous avançons, plus l’horizon semble s’éloigner.”

Alors que si nous fixions un chemin, une trajectoire, avec des objectifs beaucoup plus proches, cela nous permettrait de corriger notre cap si nous nous écartons de l’objectif, et surtout cela nous permettrait d’orienter notre action. Et ces repères seraient de petites victoires auxquelles nous pourrions nous accrocher, non seulement pour nous convaincre que nous pouvons y arriver, mais aussi que nous pouvons relever notre ambition. Et cela, à l’heure où nous doutons de plus en plus de la possibilité de réussir cette transition, je pense que nous en avons vraiment besoin.

 
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