“Vieillir, c’est nul.” Redécouvrez ce magnifique texte de Bernard Pivot, décédé le 6 mai 2024.

“Vieillir, c’est nul.” Redécouvrez ce magnifique texte de Bernard Pivot, décédé le 6 mai 2024.
“Vieillir, c’est nul.” Redécouvrez ce magnifique texte de Bernard Pivot, décédé le 6 mai 2024.

Bernard Pivot est décédé ce lundi 6 mai 2024 à l’âge de 89 ans. Grande figure du monde littéraire, immense amoureux des mots et éternel promoteur de la langue française, Bernard Pivot laisse derrière lui une immensité de souvenirs et de pensées bien senties. Exemple avec ce texte à la fois drôle et inspirant sur la fatalité du temps qui passe.

Photo : Wikimédia

Les lignes que vous allez lire sont tirées du livre Les mots de ma vie, écrit par Bernard Pivot en 2011. On découvre un homme qui, visiblement, aurait préféré ne pas vieillir, mais qui, comme nous l’écrivions dans un précédent article, a accepté cette fatalité avec vigueur et fantaisie plutôt qu’avec tristesse et renoncement. Regarder :

« J’aurais pu dire :
Vieillir est triste, c’est insupportable,
C’est douloureux, c’est horrible,
C’est déprimant, c’est mortel.
Mais j’ai préféré “ennuyeux”
Parce que c’est un adjectif vigoureux
Ce qui ne vous rend pas triste.
Vieillir est ennuyeux car on ne sait pas quand cela a commencé et on sait encore moins quand cela va se terminer.

Non, ce n’est pas vrai qu’on vieillit dès notre naissance.
Longtemps nous étions si frais, si jeunes, si appétissants.
Nous nous sentions bien dans notre peau.

Nous nous sentions conquérants. Invulnérable.
La vie à venir. Même à cinquante ans, c’était quand même très bien…. Même à soixante ans.

Oui, oui, je vous l’assure, j’étais encore plein de muscles, de projets, d’envies, de feu.
Je le suis toujours, mais entre-temps j’ai vu le regard des jeunes…..
Des hommes et des femmes dans la fleur de l’âge qui ne me considéraient plus comme l’un d’entre eux, même apparenté, même marginalement.

Je lis dans leurs yeux qu’ils ne se montreront plus indulgents envers moi.
Qu’ils seraient polis, déférents, élogieux, mais impitoyables.

Sans m’en rendre compte, j’étais entré dans l’ère de l’apartheid.

Le pire est venu des dédicaces des écrivains, notamment débutants.
« Avec respect », « En hommage respectueux », « Avec mes sentiments très respectueux ».

Les Enfoirés! Ils ont sans doute cru me faire plaisir en ouvrant leurs stylos avec respect ? Les idiots !

Et le « cher Monsieur Pivot », long et solennel, comme une citation à l’Ordre des Arts et des Lettres qui vous vieillit de dix ans !

Un jour, dans le métro, c’était la première fois, une jeune fille se levait pour me céder sa place…
Je l’ai presque giflée. Puis lui demandant de se rasseoir, je lui demandai si j’avais vraiment l’air vieux, si je lui semblais fatigué. !!!…?

– « Non, non, pas du tout », a-t-elle répondu, gênée. Je pensais que “.
– Moi tout de suite : « Tu pensais ça ? »
– « Je pensais, je ne sais pas, je ne sais plus, que ce serait bien que tu t’assoies. »
– « Parce que j’ai les cheveux blancs ? » »
– « Non, ce n’est pas ça, je t’ai vu debout et comme tu es plus âgé que moi, c’était un réflexe, je me suis levé. »
– « J’ai l’air beaucoup… beaucoup plus âgé que toi ? »
– « Non, oui, enfin un peu, mais ce n’est pas une question d’âge. »
– « Une question de quoi, alors ? »
– « Je ne sais pas, question de politesse, je pense. »

J’ai arrêté de la taquiner, je l’ai remerciée pour son geste généreux et je l’ai accompagnée jusqu’à la gare où elle descendait pour lui offrir à boire.

Lutter contre le vieillissement, c’est, dans la mesure du possible, ne rien abandonner.
Ni au travail, ni aux voyages, ni aux spectacles, ni aux livres, ni à la gourmandise, ni à l’amour, ni aux rêves.
Rêver, c’est se souvenir, alors qu’on est encore là, d’heures exquises.
C’est penser aux belles rencontres qui nous attendent.
C’est laisser son esprit vagabonder entre désir et utopie.

La musique est un puissant stimulant des rêves. La musique est une drogue douce.
J’aimerais mourir, rêveur, dans un fauteuil en écoutant soit l’Adagio du Concerto n° 23 en la majeur de Mozart, soit encore l’Andante de son Concerto n° 21 en do majeur,
musique au terme de laquelle les paysages sublimes de l’au-delà se dévoileront à mes yeux même pas étonnés.
Mais Mozart et moi ne sommes pas pressés.
Nous prendrons notre temps.
Avec l’âge, le temps passe, soit trop vite, soit trop lentement.
Nous ne savons pas à combien s’élève encore notre capital. Dans des années? Mois ? En jours?
Non, il ne faut pas considérer le temps qui nous reste comme un capital.
Mais comme un usufruit dont, tant que nous le pouvons, nous devons jouir sans modération.
Après nous, le déluge ?… Non, Mozart. »

 
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