«Quand nous avons soulevé son t-shirt, nous avons vu les coups de couteau»

«Quand nous avons soulevé son t-shirt, nous avons vu les coups de couteau»
«Quand nous avons soulevé son t-shirt, nous avons vu les coups de couteau»

Ce samedi 20 avril 2024, il se passe quelque chose d’inquiétant dans le parc de Belle-Isle, à Châteauroux. Sur un coin de pelouse, cinq jeunes, le visage caché sous des cagoules, entourent un garçon d’une vingtaine d’années… Ils semblent très agressifs et jettent des regards autour d’eux, comme pour s’assurer que personne ne les observe. . Mais justement oui, quelqu’un les observe. Un marcheur nommé Wael, qui appartient à une espèce en voie de disparition, celle des gens courageux. Sans hésitation, il se dirige vers le groupe et leur demande ce qu’ils préparent. Il remarque, au passage, que le jeune homme qui était probablement importuné par la bande a des marques rouges sur le cou. Les cinq malfrats lui expliquent que leur « victime » serait un pédophile qui aurait flirté avec la sœur cadette de l’un d’eux sur Internet. — J’ai demandé au gamin si c’était vrai, se souvient Wael. Les autres ont commencé à parler en même temps, alors j’ai élevé la voix et j’ai dit : « Je veux savoir s’il y a un problème ! »
Tout en élevant la voix, Wael filme la scène avec son téléphone, ce qui fait vite fuir les gens surexcités. Leur victime, un étudiant de 22 ans, explique avoir été piégée sur Internet par un faux profil. Il pensait rencontrer une jeune femme dans le parc, mais c’étaient en réalité les cinq voyous qui l’attendaient. L’un d’eux lui a pressé la lame d’un couteau contre la gorge. Son iPhone 13 a également été volé. Wael, qui n’est décidément pas du genre à faire les choses à moitié, accompagne l’étudiant à l’hôpital, puis au commissariat pour qu’il puisse porter plainte. Il montre la vidéo qu’il a filmée à la police, qui identifie facilement l’un des agresseurs. C’est un certain Baran*, 15 ans. Le parfait petit succès de quartier.

La mère, réputée « instable » et violente avec ses enfants et son mari

Né en Afghanistan, Baran est arrivé en France avec sa famille il y a cinq ans. Peu de temps après l’installation de la famille à Châteauroux, le plus jeune de ses quatre frères et sœurs est placé dans un foyer. La mère, Yasmina*, une femme de 37 ans, est connue pour être « instable », violente avec ses enfants et même avec son mari. Baran, cependant, est laissé dans cette maison hautement toxique. Il ne faut pas longtemps pour que ça tourne mal. Accro aux jeux vidéo violents comme Call of Duty ou Fortnite, las du rap agressif, il a adopté en grandissant tous les codes de la « jeunesse citadine » made in France. Au collège Lafayette de Châteauroux, il s’accroupit au fond de la classe et joue le patron. Sur les réseaux, il met en scène sa vie de pseudo-gangster, se filme en train de boxer dans les airs ou agitant des liasses de billets – 10 et 20 euros. Il filme également les arrestations dans son quartier et les publie sur TikTok, avec des commentaires du genre : “fuck the drug” ou “fuck the police”. Dans une vidéo, on le voit, vêtu d’une doudoune noire et de baskets blanches, en train de rapper devant des toilettes publiques. « On a baisé un petit Bambi », scande-t-il avec un rythme précaire et un flow hésitant.
Autre élément indispensable de sa trousse : le couteau. Baran porte toujours sur lui son cran d’arrêt, qu’il aime exhiber à la moindre occasion. En effet, le jeune Afghan est dans le collimateur de la police pour un prétendu vol en bande commis sous la menace d’un couteau le 27 février. Une affaire grave, mais sans poursuite judiciaire.

La justice ne peut pas le mettre en prison

Toutefois, les choses ont changé après le coup de couteau de l’étudiant dans le parc de Belle-Isle, samedi 20 avril. Cette fois, Baran est mis en examen pour « vol aggravé avec violence ». Après cela ? Rien. Il est laissé en liberté, sous contrôle judiciaire, avec interdiction (purement théorique) de posséder un couteau… Malgré la gravité des faits, le juge des libertés n’a, en réalité, pas d’autre choix. La loi française est la suivante : Baran n’a jamais été condamné, il a moins de 16 ans… La justice ne peut pas le mettre en prison. Et cela aura des conséquences dramatiques.
Nous sommes désormais le samedi 27 avril. Sur un parking du quartier Saint-Denis de Châteauroux, la musique s’échappe des fenêtres ouvertes d’une Twingo délabrée. A l’abandon depuis quatre mois, cette épave au pare-brise fissuré est devenue un « squat » de jeunes locaux, qui viennent s’y installer pour tuer le temps et parfois fumer un joint… A l’intérieur du véhicule, ils sont quatre ce jour-là. Parmi eux, Baran ainsi qu’un certain Matisse Marchais. Les deux enfants se connaissent de vue, sans être amis. Parce que Matisse a beau fréquenter le même quartier et avoir le même âge que Baran, il ne suit pas vraiment la même trajectoire. Fils d’un sommelier et d’un restaurateur, il a entamé il y a neuf mois un CAP de cuisine. Il travaille en alternance dans une entreprise de la ville, la brasserie Le Saint-Hubert. Il joue au football dans un club et écoute aussi beaucoup de rap. C’est probablement la seule chose qu’il a en commun avec Baran.

Blessé dans son orgueil, il prend l’affront très au sérieux

Justement, ce samedi après-midi, dans la Twingo merdique, on s’amuse à improviser des freestyles rap. Baran se lance, fier comme un coq, mais sa prestation suscite plus de rires que d’applaudissements… Matisse se moque de lui. Blessé dans son orgueil de « gangster », Baran prend l’affront très au sérieux. Il propose à Matisse de régler leur différend à coups de poing, dans le hall de l’immeuble voisin. Le jeune apprenti relève le défi. Quelques minutes plus tard, « l’explication » commence. Les tirs fusent. Si Baran espérait laver son honneur, cela échoua : Matisse, plus vif, prit rapidement le dessus. Le nez meurtri, l’Afghan quitte la scène, vert de rage, rouge de honte, tandis que les autres regagnent leur place dans la Twingo. Fin de l’affaire ? Non Hélas.
A 17h30, Baran revient, armé d’un couteau. Il se précipite vers la Twingo, ouvre le coffre et poignarde à plusieurs reprises Matisse par derrière, assis sur la banquette arrière… Le blessé parvient à s’échapper du véhicule, mais son agresseur le poursuit et le poignarde à plusieurs reprises. Encore ! Matisse s’effondre une cinquantaine de mètres plus loin, devant un petit immeuble, à l’angle de la rue du Champs-Carreau et de la rue Ernest-Nivet. La scène est choquante, elle va devenir surréaliste. Car à ce moment-là, comme sortie de nulle part, la mère de Baran, Yasmina, apparaît ! Et, aussi aberrant que cela puisse paraître, elle se penche vers Matisse, qui meurt sur le bitume, et lui donne deux gifles ! Certains témoins affirmeront qu’elle cherchait à le réanimer. Eh bien, voyons voir… Plusieurs personnes tentent d’aider l’adolescent.
— Il m’a dit qu’il ne sentait plus ses jambes, qu’il ne voyait plus rien, raconte un riverain. Ses yeux étaient ouverts, il les bougeait de droite à gauche, mais lentement, très lentement…
— J’étais à ma fenêtre quand j’ai vu ce garçon par terre, ajoute un voisin. Immédiatement, je suis descendu pour l’aider… C’est en soulevant son tee-shirt que nous avons vu les coups de couteau. J’étais choqué…

Il est décédé peu après son arrivée à l’hôpital

Les blessures de Matisse sont mortelles. Touché quatre fois, au dos, à la poitrine et au cœur, il est décédé peu après son arrivée à l’hôpital.
Arrêté le soir même, Baran a été conduit au commissariat avec sa mère. En garde à vue, il a reconnu les coups de couteau mais a affirmé avoir agi en réaction aux propos racistes tenus à son encontre par Matisse. En substance : « Fils de Ben Laden, retourne dans ton pays. » Des propos qu’aucun témoin ne prétend avoir entendu… Mis en examen pour meurtre, Baran a été – cette fois – incarcéré. Poursuivie pour « violences volontaires sur personne vulnérable », sa mère a été laissée libre. Malgré la douleur qui doit être la sienne, le père de Matisse a tenu sur RMC des propos d’une rare noblesse, refusant de souffler sur les braises de la haine :
— Notre fils était un gars vraiment sympa, a-t-il déclaré, donc nous allons rester dans la gentillesse, pas aller dans la haine ou la violence…
Il a tout de même tenu à préciser qu’il espérait que la justice ne soit pas « laxiste » avec l’assassin de son fils. Une justice, dont on se souvient, l’avait libéré cinq jours avant qu’il ne poignarde Matisse, alors qu’il était soupçonné d’avoir agressé un autre jeune… avec un couteau. C’était la loi, semble-t-il. Mais ne faudrait-il pas changer la loi ? Presque chaque semaine, des adolescents en tuent d’autres. Il va falloir réagir. Aussi vite que possible.
*Les prénoms ont été modifiés.

Une enquête de Mathieu Fourquet avec Christophe Guerra.

 
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