Phoebe Hadjimarkos Clarke, finaliste du Prix Habiter le monde

Phoebe Hadjimarkos Clarke, finaliste du Prix Habiter le monde
Phoebe Hadjimarkos Clarke, finaliste du Prix Habiter le monde

Le Prix Habiter le monde lancé en 2021 par Midi Libre et Sauramps a sélectionné cinq romans, dont Aliène de Phoebe Hadjimarkos Clarke.

Un chien cloné, des extraterrestres, une héroïne aveuglée par un tir de LBD, des chasseurs sanguinaires… Aliène est un ovni littéraire ?

On me l’a souvent dit, mais je n’y pensais pas comme tel. Le point de départ du récit, le nœud central, est cet aveuglement subi par Fauvel, l’héroïne, lors d’un affrontement avec la police. De ce traumatisme naît une immense peur, qui prend le contrôle de sa vie. Je voulais réfléchir à ce que la peur fait à une personne, à un corps, car il me semble que la peur est le marqueur de la domination. Pensant échapper à ses cauchemars, Fauvel se réfugie à la campagne, pour s’occuper du chien d’une amie et fuir la ville, où elle a l’impression que son traumatisme se déroule sans cesse autour d’elle. Mais il s’avère que là-bas, d’autres violences l’attendent… Hannah, le chien qu’elle garde, est le clone de la première Hannah, qui est assise, empaillée, dans le salon et les forêts voisines errent de sinistres chasseurs…

Les relations de pouvoir – chasseurs sur les animaux, hommes sur les femmes – sont omniprésentes dans ce texte très politique…

Oui, mais ce sont des rapports de pouvoir qui circulent et se superposent. Je voulais voir comment les relations de domination et d’aliénation s’organisent socialement et façonnent les corps et les vies. Tout le monde dans le livre est à la fois chasseur et proie. Et il y a le caractère du chien, qu’on traite de monstre parce qu’il ne respecte pas la place qui lui est attribuée. En tuant des animaux qui ne lui sont pas destinés, Hannah crée la peur car elle s’écarte de la règle non écrite selon laquelle les animaux non humains respectent l’ordre établi par les humains. Les chasseurs ont le droit de se comporter comme des prédateurs, les chiens de chasse aussi, on peut tuer des animaux dans les abattoirs… Tout cela est accepté. La structure du livre est la suivante : quelles sont les formes légitimes de violence, quels sont les corps que nous acceptons comme violés ?

La campagne que vous dépeignez n’est pas bucolique. Pourquoi en faire le théâtre d’événements inquiétants ?

C’est vrai qu’elle n’est pas très accueillante. Sans doute parce qu’elle traverse les mêmes questions que les personnages, elle vit la violence, le rejet et elle fait peur. Comme le titre, elle est l’étrangère et, comme les humains du livre, elle s’interroge sur ce qui la constitue, son identité. Néanmoins, ce livre est une manière d’explorer les possibilités qui existent encore pour habiter le monde en alliance avec les autres, avec les animaux, avec l’environnement. C’est possible et cela peut être joyeux, mais il faut trouver des alliés pour y parvenir.

Vous proposez une expérience de lecture insolite, où le récit mêle rêve et conscience, qui échappe à tout genre défini…

Mon intention n’était pas d’écrire un livre inclassable, mais plutôt de compiler plein d’histoires différentes, plein de versions contradictoires d’un même événement. J’ai pensé ce livre comme un jeu, un collage. La littérature permet des libertés folles et de créer un monde proche du nôtre et, en même temps, totalement irréel. J’avais besoin d’exprimer la colère et l’impuissance que je ressens face à l’injustice sociale et climatique. Manipuler l’absurde et le grotesque est une manière de résister et de se moquer de ce qui nous fait peur.

Brutal et poétique

Lâcher. On aurait tort de se fier à l’aspect familier qu’offre le petit village de Cournac, où se déroule l’action d’Aliene. Car entre les animaux atrocement massacrés dans les champs, les chasseurs organisés en milices et les rumeurs d’enlèvements par des extraterrestres, il y a de quoi avoir très peur… Brute, extravagante et angoissante, cette histoire, qui demande au lecteur un certain lâcher prise, questionne de nombreux sujets contemporains, comme les « gilets jaunes », la question animale ou le changement climatique. Un livre dense, brutal et poétique, qui séduit par sa singularité et son inventivité.

« Aliene » (Éditions du sous-sol), 284 pages, 19,50 euros
 
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