« Enfermée dans la colonisation mentale, notre jeunesse se perd dans des raccourcis morbides »

« Enfermée dans la colonisation mentale, notre jeunesse se perd dans des raccourcis morbides »
« Enfermée dans la colonisation mentale, notre jeunesse se perd dans des raccourcis morbides »

FIGAROVOX/ENTRETIEN – Après un essai remarqué “Racé”, l’actrice et écrivaine Rachel Khan revient avec “Toujours debout, la République à l’épreuve des mots”, un livre consacré à Arnaud Beltrame, dans lequel elle s’alarme de la montée d’idéologies radicales qui affaiblissent la République.

Rachel Khan est avocate, scénariste, actrice et écrivaine. Elle est l’auteur de Encore éveillé. La République à l’épreuve des mots (L’Observatoire, 2024).


FIGAROVOX. – Pourquoi avez-vous écrit ce livre et pourquoi l’avez-vous dédié à Arnaud Beltrame ?

Rachel KHAN. – Ce livre se veut une réponse à la haine – de Dieudonné à Rima Hassan, en passant par les militants qui bloquent les universités – qui s’en prend à la République. Ce livre s’est démarqué. J’écrivais un roman. Mais il y a eu le mois d’août, les journées d’été des écologistes et de LFI, un nouveau lynchage aux accents antisémites encore, trois ans plus tard. Racé, une rentrée difficile où la laïcité est harcelée, puis le 7 octobre. Face à cette barbarie sans nom, silence. Face aux otages, les regards se détournent. Après les attentats de Toulouse, de l’Hyper Cacher, après tous ces attentats terroristes islamistes, nous ne sommes pas capables de répondre à la haine. Ce sont les faits.

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En dédiant ce livre à Arnaud Beltrame, j’ai voulu rendre hommage à cet homme debout, à son courage qui nous manque à tous. Il a donné sa vie, il s’est sacrifié pour la République alors que certains aujourd’hui sacrifient la République pour eux et leurs petites positions. J’ai aussi écrit ce livre pour parler d’un miracle. Notre République est toujours debout. Mais jusqu’à quand ? J’ai écrit parce que j’ai peur de nos faiblesses et de nos renoncements. J’ai écrit comme un cri.

Votre œuvre file la métaphore d’un tribunal où se défendent successivement l’extrême gauche, l’extrême droite, l’avocat installé puis l’auteur (vous-même). Comment cette métaphore contribue-t-elle à mettre en lumière le rôle du langage – qui peut à la fois diviser et ternir la République – dans le paysage politique actuel ?

Ce livre est un pamphlet et une profession de foi. Dans les plaidoiries, je me mets à la place de l’extrême gauche, de l’ultra-droite, des « no vaguists », en analysant les mots qu’ils utilisent et leurs méthodes pour influencer les masses ou pour maintenir leur position. Pour être honnête, malgré le contexte, j’ai eu beaucoup de plaisir à rédiger les différents plaidoyers et positions qui, à mon avis, sont néfastes à notre République. Pour cela, j’ai utilisé mon expérience de comédienne mais aussi d’ancienne « plume » politique pour me mettre en phase avec la logique de mes adversaires politiques. Cet exercice est exaltant, surtout dans un contexte où l’on vous classe dans telle ou telle idéologie pour mieux faire de vous une cible. Mais la chance des auteurs c’est qu’ils voient leur page Wikipédia changer au gré d’articles malveillants orchestrés par des militants haineux, c’est qu’ils voient aussi les réseaux sociaux les traiter de “lâches”, “d’ordures” et bien sûr d’extrême droite. » uniquement parce qu’ils défendent leur pays, mais les auteurs ont la possibilité d’écrire des livres, de raconter leur pensée, leur parcours, et cela grâce à des éditeurs solides, comme l’Observatoire. Dans ce livre, j’ai voulu montrer comment on est passé de Descartes “Je pense que oui, je le suis” a “Je dis donc je suis”Ou “Je dis donc je sais”.

Dire que la laïcité est islamophobe est une balle dans le cœur de notre devise « liberté, égalité, fraternité ».

Rachel Khan

Le danger qui fragilise notre République, c’est qu’en l’absence d’une base solide sur ce que nous sommes et sur le contexte international dans lequel nous nous trouvons, certains candidats aux élections européennes ou élus à l’Assemblée nationale disent n’importe quoi et sont suivis par des milliers de personnes. pour dire n’importe quoi. Par exemple, dire que la laïcité est islamophobe est une balle dans le cœur de notre devise « liberté, égalité, fraternité ». C’est une manière vertigineuse de créer le chaos à travers le communautarisme et la vindicte identitaire. Dans le livre, cette métaphore de la cour permet d’illustrer comment le langage politique peut être utilisé comme une arme pour détruire notre République. Cela révèle également à quel point un discours polarisé peut diviser la société et affaiblir le tissu démocratique en ternissant l’image de notre unité. Aujourd’hui, nous ne parlons plus la même langue. C’est notre tragédie nationale.

« Dans cette démocratie obsédée par ses parts de marché électoral, les non-vaguistes n’ont pas choisi le choix […] pour ne pas offenser, ils se gargarisent de mots vides de sens. Pendant que vous critiquez l’usage de certains mots qui divisent et ternissent la République, d’autres n’ont aucun sens. Quel impact peuvent-ils avoir sur la République ?

Entre lâcheté, déni, renoncement, c’est peut-être le plus terrible et finalement le plus violent. Les paroles creuses, les discours désincarnés, la rhétorique tiède non seulement affaiblissent le débat public en détournant l’attention des véritables enjeux, alimentant la confusion et le cynisme, mais ne nous protègent en aucune manière. Maintenant, nous le savons, nous le ressentons. Résultat : perte de confiance dans les institutions démocratiques et polarisation accrue de la société. On crie à une crise d’autorité alors que les décideurs ne prennent pas position, les dirigeants ne dirigent pas, les patrons ne sont plus « leader ». Ils préfèrent se la couler douce face au pire, face à la barbarie, face au harcèlement de notre République alors que nous devrions décider et être fermes dans l’application de notre loi fondamentale, sans culpabilité injustifiée sous couvert de le colonialisme ou ce que je connais. Les personnes qui sont au pouvoir ont des droits, bien sûr, mais aussi des devoirs, en premier lieu celui de ne pas jeter de l’huile sur le feu, par leur silence, leur inaction et leur bassesse. Aujourd’hui, certains se rendent coupables de ne pas avoir porté secours à la République en danger.

La République peut-elle vraiment être mise à mal par l’utilisation de mots « politiquement corrects » ou de catégories générales comme « extrême droite » ?

Oui, l’utilisation abusive de termes politiquement corrects peut restreindre la liberté d’expression et étouffer le débat démocratique en imposant des normes linguistiques restrictives, provoquant ainsi une forme de terrorisme intellectuel motivé par l’autocensure. De même, l’utilisation de catégories générales comme « extrême droite » stigmatise certaines opinions politiques légitimes et polarise la société. Il est ironique que ceux d’extrême gauche, qui crient constamment « pas de fusion », qualifient d’extrême droite quiconque ne pense pas comme eux. C’est un obstacle sérieux à la citoyenneté, à la liberté de conscience ainsi qu’à l’intégrité de la personne. Etonnante méthode de ceux qui pensent avoir le monopole de la lutte pour les droits de l’homme !

Vous écrivez que « le féminisme est devenu une malédiction ». Le féminisme n’a-t-il pas pour autant permis d’atteindre une certaine égalité entre hommes et femmes ? Que condamnez-vous exactement ?

Je condamne l’exploitation du féminisme à des fins politiques et idéologiques, ainsi que le recours à des discours de victimisation qui essentialisent les femmes et clôturent le débat sur les questions de genre. Le féminisme authentique recherche une véritable égalité entre les sexes, c’est-à-dire l’égalité des droits. Aujourd’hui, certaines formes d’activisme tendent à diviser et à polariser la société entre femmes et hommes. Et puis, ce qu’on a vu le 8 mars a démontré cette haine qu’est devenue l’intersectionnalité. Des femmes ont été exclues de la manifestation parce qu’elles soutenaient ce que souffrent les femmes otages du pogrom du 7 octobre ou ont été exclues simplement parce qu’elles sont juives. Cependant, le féminisme est un universalisme. Le féminisme ne peut pas être le cheval de Troie de l’idéologie du Hamas.

En quoi l’apparition de nouveaux anglicismes comme le « wokisme » a-t-elle compliqué le débat ?

Le recours à un anglicisme ne permet pas de lutter contre ce fléau qui colonise les esprits de notre jeunesse. Je m’étonne que l’extrême droite utilise un mot anglais lorsqu’elle défend la langue française ! En réalité, c’est une idéologie victimocratique qui tente de s’imposer. Mon existence est intolérable pour ce dogme. Pour quoi ? Parce que je suis noir mais juif de Pologne avec ses ghettos et ses camps ; parce que je suis la petite-fille d’un déporté mais d’origine gambienne ; Musulman et animiste ; parce que je connais aussi l’histoire de l’Afrique qui ne se limite pas à l’esclavage ou à la colonisation européenne, mais qui raconte aussi la violence de l’esclavage arabo-musulman et celle de l’islamisation, car je suis avant tout une femme libre. Au jeu de la victimocratie, je gagne… cela ne convient pas du tout à l’extrême gauche, pétrie de compétition victimaire.

Ce qui se passe aujourd’hui au sein de nos universités et à Sciences Po est vertigineux. C’est au nom d’un monde perçu uniquement à travers le prisme des dominants et des dominés que nos élèves ne sont plus capables de penser, de réfléchir sur l’amour aux savoirs nécessaires pour construire un monde de paix dans l’héritage de nos Lumières. Il s’agit d’une colonisation mentale de notre jeunesse qui, perdant ses repères, se perd dans des raccourcis morbides qui nazifient tous les juifs via Israël. Ces jeunes des quartiers huppés sont perdus et nous n’avons pas su les protéger d’eux-mêmes. Pire, on le laisse se perdre dans ces idéologies d’extrême gauche qui leur font croire que ces étudiants sont les Rosa Parks, les Nelson Mandela, les Che Guevaras du monde en scandant seulement trois mots : « apartheid », « colonisation », « génocide ». Nous sommes dans le symbole d’une jeunesse lobotomisée, la chronique d’une mort programmée par la manipulation des esprits, l’orchestration des colères permise par le vide des connaissances historiques et géographiques. Il s’agit du naufrage de nos générations futures.

En quoi pensez-vous que les universalistes sont les garants de la République ?

Les universalistes défendent l’idée que les droits et principes républicains doivent s’appliquer à chacun, quelle que soit son origine ou son appartenance sociale. Ils sont les garde-fous de la République en rappelant l’importance de l’égalité, de la liberté et de la fraternité pour tous les citoyens. Je le dis souvent : nous ne sommes pas un peuple ethnique, nous ne sommes pas un peuple religieux, nous sommes un peuple politique, uni autour de notre devise et de la laïcité, qui nous unit plus que tout malgré nos différences de croyances. Aujourd’hui, puisque le « chaos » est l’objectif, une guerre contre l’universalisme et l’humanisme est en cours.

En plus de défendre la laïcité et la fraternité, vous défendez l’humanisme. Ce sont selon vous des mots clés pour défendre la République. Qu’entend-on par humanisme ? Ce mot n’est-il pas obsolète pour qualifier la République ?

L’humanisme consiste à nous émanciper en tant qu’êtres humains. L’humanisme, dans ce contexte, fait référence à une vision de la République fondée sur le respect de la dignité humaine, la tolérance, la connaissance, l’esthétique, la fraternité entre les individus. Ceci n’est pas obsolète, mais plutôt indispensable pour promouvoir une société où chacun puisse s’épanouir, s’affranchir pleinement de toute soumission. La culture et l’art en sont le cœur battant et vibrant. Ce n’est qu’en étant ensemble, main dans la main, que nous pourrons relever les défis auxquels nous sommes confrontés. Vu le contexte de fractures, il faut se tenir la main pour continuer à se tenir debout. C’est la clé de la paix et c’est l’esprit de notre République.

“Encore éveillé. La République à l’épreuve des mots », de Rachel Khan, L’Observatoire, 253 p., 20 €.
L’Observatoire
 
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