A Marrakech, des gens volent les trottoirs

A Marrakech, des gens volent les trottoirs
A Marrakech, des gens volent les trottoirs

Vendredi dernier, je marchais sur un trottoir quand soudain…

(Je saute dans la file pour maintenir le suspense.)

… quand soudain, le trottoir a disparu !

Quelqu’un l’avait volé. Boom! Vous ne vous attendiez pas à celui-là, n’est-ce pas ? Beaucoup de choses peuvent être volées – un portefeuille, un téléphone portable ou même une voiture… – mais un trottoir ?

C’était à Marrakech, plus précisément dans ce gigantesque faubourg appelé Mhamid ou M’hamid. J’avais décidé d’y passer la nuit dans un appartement prêté par des amis pour aller le lendemain matin admirer la rétrospective du peintre El Hariri au Comptoir des Mines (je vous le recommande, au cas où vous ne l’auriez pas encore visité).

Muni de l’adresse et de la clé de l’appartement, j’ai pris un taxi depuis la (belle) gare de Marrakech. Ce taxi m’avait déposé sur le boulevard, au bout de M’hamid, et il s’agissait maintenant de marcher quelques minutes dans une rue adjacente.

Et c’est dans cette rue que la chose s’est produite. Le trottoir a disparu -J’écris ceci pour me faire comprendre des jeunes non francophones- J’en rencontre de plus en plus, parmi mes élèves.

Je joins une photo ci-dessous pour que vous ne pensiez pas que j’invente cette histoire. (On me dit parfois que je fais preuve de beaucoup d’imagination lorsque j’écris mes romans ; mais je n’ai pas d’imagination : je regarde. Le Maroc est le paradis des écrivains : il imagine pour eux. La réalité dépasse toujours la fiction – et même l’affliction.)

Une personne s’était donc emparée sans vergogne du trottoir et y avait construit – de façon permanente ! – l’extension de sa maison.

Carrément.

Le piéton, l’humble piéton, n’a qu’à quitter la route pour continuer son chemin au risque de se faire renverser par le scooter d’un taleb moi aachou moderne, la voiture de course d’un je pourrais l’f’chouch ou le 4×4 d’un trafiquant de drogue. Dommage pour lui.

Et ne parlons même pas d’une personne handicapée en fauteuil roulant. Regarde la photo. Qu’est ce qu’elle peut faire? Rien. Elle a un mur devant elle et elle ne peut pas descendre sur la route. Et alors? Qu’est ce qu’elle peut faire? Mourir?

Remarquant une sorte de gilet jaune délavé faisant office de gardien de voiture, je me suis dirigé vers lui et après l’avoir abordé poliment, je lui ai demandé qui habitait l’immeuble.

N’sibt l’Koweitil m’a répondu.

Oh ouais, d’accord. La belle-mère des Koweïtiens… Le Koweït est un pays ami qui nous soutient dans notre cause nationale, pas de problème, laisse-lui le trottoir, me dis-je en petit; et j’étais sur le point de tourner les talons et d’oublier l’affaire quand le gilet jaune ajouta, avec cet irrésistible accent de Marrakech qui rend drôles même leurs croque-morts :

– En plus, il n’est pas vraiment Koweïtien, c’est juste un marocain qui vit au Koweït.

Ah mais ça change tout, oui c’est juste un marocain…Je suis reparti à l’offensive.

– Enlève mes doutes, mon bon. Il y a effectivement un m’qaddem dans cette rue ?

– Il y a, OustadIl y a.

– Et il ne l’a pas remarqué n’sibt koweït vit pratiquement au bord de la chaussée, au mépris de la loi et des règlements d’urbanisme ?

Le gilet jaune a longuement regardé la devanture de la maison.

Oustadça fait cinq minutes que tu me parles de cette maison… Tu n’as pas mieux à faire ? Ma ‘endek ch’ghel ?

– Non, je n’ai pas mieux à faire. Cette maison m’empêche de continuer mon chemin sur le trottoir comme j’ai le droit de le faire en tant que citoyen marocain. Alors, je proteste. Quelle est cette anarchie ? Nous sommes dans saigné siba ici, à M’hamid ? Les lois du pays ne s’y appliquent pas ?

L’homme ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit ; puis il fronça les sourcils et s’éloigna en grommelant, me jetant des regards inquiets.

Le lendemain, mes amis – quelques professeurs – sont venus récupérer leur clé. Je leur ai raconté ma mésaventure. Ils haussèrent les épaules et m’emmenèrent sur leur terrasse, d’où nous avions une vue panoramique sur le faubourg.

– Regardez : là, c’est un jardin d’enfants (sur les plans) que les riverains ont transformé en parking privé gardé ; ici, un gars a clôturé une partie du trottoir pour faire pousser des légumes ; là, un névrosé a construit une cage autour de la porte de sa maison… Et tu as vu cette ruelle privatisée là-bas ? Il y a maintenant un portail de chaque côté, il faut une clé pour le franchir… M’hamid, c’est le Ouest lointain à l’époque de John Wayne.

– Et les différents m’qaddem? Et le patron ? À Ouest lointainil y avait encore des shérifs.

– Eh bien, nous, dit Jamal, nous attendons un shérif moderne qui viendrait un jour avec un bulldozer pour faire respecter la loi et nous rendre nos trottoirs. Comme le célèbre Driss B., autrefois.

– On peut toujours rêver, a rétorqué Naïma, sa femme. Personne ne sait où est M’hamid, personne ne sait ce qui s’y passe et personne ne s’en soucie.

Je suis rentré chez moi pensif, me demandant lequel des deux mots de l’expression « autorités locales » était une pure fiction.

Du moins du côté de M’hamid.

 
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