Quarante millions pour une bibliothèque, c’est trop cher ? – .

Quarante millions pour une bibliothèque, c’est trop cher ? – .
Quarante millions pour une bibliothèque, c’est trop cher ? – .

Le vieil immeuble brun et beige situé sur la rue Papineau entre la 7e et la 8e avenue n’en est pas à sa première fausse balle. Acheté par la Ville de Sherbrooke en 2021 pour environ 600 000 $, l’objectif premier était de le transformer en logements sociaux.

C’était à l’été 2021, alors que Steve Lussier était maire. En novembre 2021, aux élections municipales, Évelyne Beaudin est devenue la nouvelle mairesse et en mars 2022, elle a changé ses plans. Selon elle, la conversion en logements s’annonçait « plus complexe que ce qu’on avait prévu au départ ».

Finalement, la transformation en bibliothèque n’est pas plus simple !

Au moment de la vente, l’archidiocèse avait estimé le coût des travaux nécessaires pour la remettre aux normes à 325 000 $. Après inspections et audits techniques, la facture grimpe à 16 millions de dollars, juste pour l’entretien de l’édifice. L’église n’a toujours pas été transformée en quoi que ce soit avec ça.

Je ne veux pas prêter de mauvaises intentions à l’archidiocèse, mais il est clair que la Ville a joué un tour. Peut-être l’archidiocèse a-t-il simplement (mais grossièrement) sous-estimé l’ampleur des travaux. On peut cependant se demander pourquoi la Ville a fait cet achat.

Cette question est inévitable : faut-il conserver l’église Sainte-Famille ?

Je suis le premier à défendre la revalorisation du patrimoine religieux. J’ai en tête plusieurs exemples de cas qui ont bêtement échappé. Les financements publics pour préserver notre patrimoine bâti sont insuffisants, sans parler des lois pour le protéger.

L’église Sainte-Famille présente une architecture typique des années 1960, époque à laquelle on tentait de proposer de nouveaux aménagements pour les lieux de culte. (Jean Roy/La Tribune Archives)

Mais, comment dire, l’église Sainte-Famille se distingue plus par sa banalité que par sa beauté. En fait, si ce n’était du clocher situé à côté de l’édifice – et non à son sommet –, elle pourrait ressembler à un ancien bâtiment d’assurance ou à une ancienne usine de meubles. Si ce n’était de la courbure du toit, ce ne serait qu’un autre bâtiment rectangulaire brun des années 1960. Rien contre le brun, au contraire, c’est juste qu’il est évident que l’édifice a manqué de beaucoup d’amour.

Un bâtiment dans les jambes

Valeur patrimoniale ou non, la Ville de Sherbrooke est coincée avec cet édifice. D’autant plus maintenant qu’on connaît réellement le coût des rénovations nécessaires. Ça complique une revente.

D’autant plus qu’il n’y a pas tant d’options pour un projet privé. Situé en face d’une école, au milieu d’un quartier résidentiel, difficile d’y voir autre chose que des logements. Sauf que pour faire du profit, les promoteurs construisent désormais beaucoup de logements. À côté des duplex et triplex alentour, un projet massif serait probablement mal accueilli.

Quoi qu’il en soit, dans l’acte de vente, la Ville s’est engagée à préserver la valeur communautaire du lieu, le site doit servir la communauté.

Cependant, c’est un excellent place pour une bibliothèque, justement parce qu’il y a une école de l’autre côté de la rue. Le Cégep n’est pas loin. En plus des artères principales comme King Est ou la 12e Avenue situées à quelques coins de rue.

Plutôt sobre à l’extérieur, l’intérieur de l’église Sainte-Famille est plus chaleureux et bénéficie d’une belle lumière naturelle. (Maxime Picard/La Tribune Archives)

Parmi les rares éléments à mettre en valeur sur ce bâtiment, il y a les immenses vitraux. De l’extérieur, on ne les voit pas très bien, mais de l’intérieur, cette lumière peut vraiment devenir un élément clé dans un lieu public comme une bibliothèque. Un bon architecte saura mettre tout cela en valeur.

Même la courbe du toit peut servir de signature architecturale, si, une fois de plus, les véritables anges de la rénovation font leur magie.

C’est loin d’être impossible ou difficile. Il existe tellement d’exemples d’églises typiques des années 1960 ou 1970 qui faisaient grincer des dents et qui font aujourd’hui l’envie d’autres villes. Un des exemples souvent cités est la bibliothèque Monique-Corriveau à Québec. Étant originaire de ce coin de pays, j’ai toujours trouvé cette église laide et maintenant je la trouve magnifique. Tout est une question de la mettre en valeur.

L’église Saint-Denys de Sainte-Foy, avant sa transformation en bibliothèque Monique-Corriveau. (Laetitia Deconinck/Archives Le Soleil)

La bibliothèque Monique-Corriveau de Sainte-Foy, après les travaux. (Erick Labbé/Le Soleil Archives)

Un réel besoin

Certains pensent que cette nouvelle bibliothèque serait trop proche de la principale, Éva-Senécal, au centre-ville. À vol d’oiseau, elle n’est pas si loin, c’est vrai (deux kilomètres). Mais cet argument écarte un peu trop vite la réalité géographique de Sherbrooke.

Un adolescent de 14 ans qui demeure sur la 14e Avenue devrait prendre son vélo, descendre (littéralement) la rue King Est, une côte assez passante merci, traverser la rivière Saint-François avec le pont d’Aylmer, puis monter la côte de la rue King Ouest. Ce n’est pas tellement accessible. Alors que s’il y a une bibliothèque sur la 8e Avenue, l’adolescent évitera la circulation automobile difficile et n’aura pas à affronter deux bonnes côtes.

Située en face d’une école et au coeur d’un quartier résidentiel, l’église Sainte-Famille est un emplacement de choix pour une bibliothèque. (Maxime Picard/La Tribune)

À Sherbrooke, l’arrondissement de Fleurimont est le seul à ne pas posséder de bibliothèque municipale. Pourtant, ce secteur représente tout l’est de la ville, 27 % de la population y habite, soit près de 50 000 personnes. C’est également dans cet arrondissement que l’on retrouve le Cégep de Sherbrooke.

Évidemment, le quartier des Nations abrite la bibliothèque principale. L’immense district Brompton-Rock-Forest-Saint-Élie-Deauville, qui couvre les deux tiers du territoire de Sherbrooke, mais ne compte pas plus de 50 000 habitants, compte trois succursales. Même le secteur de Lennoxville (6 000 habitants) a sa bibliothèque.

Il y a des raisons historiques. Brompton, Rock Forest, Saint-Élie, Lennoxville, ce sont toutes de vieilles villes et leurs bibliothèques ont été fondées avant les fusions de 2001.

J’ajouterais que cette partie de la ville est plus défavorisée que Rock Forest ou le Old North. C’est précisément le genre de projet dont un tel secteur a besoin.

Oui mais

Il reste deux arguments contre le projet. Le conseiller Marc Denault craint que d’autres arrondissements veuillent aussi une belle bibliothèque de quartier. D’autres estiment qu’il faudrait investir dans la « maison mère » avant de rénover les autres.

À tout cela, je répondrais oui et oui. J’espère que les autres arrondissements exigeront eux aussi que leur bibliothèque soit relookée et j’espère que la Ville verra aussi l’importance de le faire. Si la bibliothèque d’Éva-Senécal sent bon les années 1990, il est aussi évident que les autres succursales datent d’avant les fusions municipales. J’ajouterais que si Éva-Senécal gagnerait à être mise aux normes actuelles, ce n’est pas non plus une situation problématique.

L’édifice actuel de la bibliothèque principale de Sherbrooke, Eva-Senécal, a été construit en 1990. (Jean Roy/La Tribune Archives)

Pour reprendre une expression douteuse, on mange un éléphant une bouchée à la fois. Personne ne dit qu’il faut faire tous ces travaux en même temps. Une bibliothèque à la fois. En fait, une ville « responsable » investirait continuellement dans ses infrastructures culturelles de la même manière qu’elle investit continuellement dans ses infrastructures routières ou hydrauliques. Et après 15 ans, nous pourrions avoir trois bibliothèques revigorées.

Reste ensuite l’argument du coût. Non, 40 millions $, ce n’est pas acquis, d’autant plus qu’une bonne partie de cette somme, soit 16 millions $, sert juste à rendre l’édifice utilisable. Malgré ce caillou dans la chaussure, le projet peut être comparé à d’autres projets récents de bibliothèques. À Longueuil, un nouvel édifice à 28 millions $ (budget indexé), à Drummondville, un autre nouvel édifice, 34 millions $ (budget indexé). À Montréal, un projet de restauration, 44 millions $ (budget indexé). Monique-Corriveau, à Québec, également un projet de restauration, 27 millions $ (budget indexé).

Même si l’édifice devait être rasé ou même si on construisait ailleurs, il n’est pas garanti que les sommes seraient aussi économiques. Et la question de l’église Sainte-Famille ne serait pas réglée pour autant.

De plus, à long terme, la modernisation d’un bâtiment présente des avantages considérables.

Études à l’appui, l’équipe d’Écobâtiment vante les bienfaits de la revalorisation. Il y a un gain écologique, car au lieu d’extraire et de produire de nouveaux matériaux, on réutilise des éléments qui existent déjà. Le groupe souligne que sur 60 ans, la revalorisation émet moins de GES que la construction neuve. Revaloriser les bâtiments limite aussi l’étalement urbain et contribue à requalifier le cadre de vie, le tissu social et le sentiment d’appartenance. Elle brise le cercle vicieux du jeter après usage.

Bref

Faisons un petit résumé. Le bâtiment a-t-il une si grande valeur patrimoniale ? Probablement pas, mais la Ville ne peut pas l’abandonner, il faut donc en faire quelque chose. Les options ne sont pas si nombreuses : salle communautaire, espace culturel, garderie. Une bibliothèque peut remplir presque tous ces rôles.

Fleurimont a-t-il besoin d’une bibliothèque? Oui. Il y a une iniquité historique qu’il faut corriger. L’est de Sherbrooke a été trop longtemps négligé.

Les bibliothèques sont des lieux précieux. Pour leur mission, déjà. Combien de personnes ont pu apprendre et explorer la littérature grâce à ces lieux ? J’en fais partie ! J’y suis allée chaque semaine ! Et même la musique, les films, les séries, les jeux. C’est essentiel pour la diffusion culturelle.

Mais leur rôle va au-delà de cette mission déjà noble et suffisante. Elles servent de lieu d’accueil pour les personnes qui ont besoin d’un endroit calme pour faire leurs devoirs et qui n’en ont pas à la maison. Pour d’autres, c’est leur seul moyen d’avoir accès à un ordinateur. D’autres viennent y trouver la paix. Pour les immigrants, c’est un facilitateur pour apprendre le français. Les bibliothèques ont aussi un rôle social important.

C’est un modèle qu’il serait impensable de créer aujourd’hui tant il est anticapitaliste. Imaginez donner accès gratuitement aux objets au lieu de forcer les gens à les acheter ! C’est un concept précieux qu’il faut non seulement préserver, mais animer, stimuler, maintenir en vie et étendre.

Sa valeur est de 40 millions de dollars.

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