« Qui pense qu’il est inoffensif d’épiler les parties génitales de sa belle-fille ? » – .

« Qui pense qu’il est inoffensif d’épiler les parties génitales de sa belle-fille ? » – .
« Qui pense qu’il est inoffensif d’épiler les parties génitales de sa belle-fille ? » – .

Mardi 2 juillet, un homme de soixante ans comparaissait devant le tribunal correctionnel de Pontoise pour des agressions sexuelles commises sur sa belle-fille alors qu’elle était mineure. Aujourd’hui trentenaire, elle tremble face à l’arrogance intacte de ce prévenu, en colère d’être la cible de ces accusations qu’il juge farfelues.

Pontoise Judicial Court (Photo: ©J. Mucchielli)

Assise sur le banc du premier rang, une jeune femme blonde est secouée de sanglots et prise de tremblements lorsque celui qui se tient au bar, fermement retranché dans ses positions, prononce des phrases telles que :

« Vous savez, Marie-Laure, elle est très fragile psychologiquement, elle n’arrêtait pas de se faire larguer aussi », explique l’état dépressif de sa belle-fille, qui secoue la tête, avec un air de détresse mêlé de dégoût.

Le président reprend Jean-Luc : L’état dépressif de Marie-Laure a été lié par un psychologue au traumatisme qu’elle a subi dans son enfance, et résulte très certainement des faits jugés aujourd’hui. Des faits d’agressions sexuelles incestueuses commises entre 2005 et 2008, alors que la victime était mineure de plus de 15 ans.

Comme le disent souvent les avocats de la défense : on ne juge pas un contexte, on juge des faits. Mais dans une affaire d’inceste plus que dans toute autre, il est essentiel de connaître le contexte pour comprendre les faits.

Un environnement « malsain et inadapté »

Déjà, la prévenue : une employée de la SNCF (aujourd’hui retraitée) était en couple avec la mère de la plaignante. Ils vivaient une sexualité « libérée » et libertine, telle était l’ambiance qui régnait à la maison. En gros, tout le monde nu, des BD pornographiques sur les tables et des photos dénudées de la mère sur les murs. Un lien étroit que l’on pourrait qualifier de « malsain » entre Marie-Laure et son beau-père ; des petits surnoms très affectueux, des bisous sur la bouche. Un jour, par exemple, les parents ont eu des rapports sexuels dans le canapé-lit qui leur servait de lit alors que les enfants dormaient dans la même chambre. En tout cas, il y avait un climat sexuel dans lequel Marie-Laure a grandi, et un comportement voyeuriste de Jean-Luc qui faisait qu’au moment des faits, Marie-Laure se sentait obligée de porter une culotte sous son pyjama. Voyeurisme décomplexé : un trou dans la porte de la salle de bain dont on débattait pour savoir si Jean-Luc l’utilisait ou non ; « Je ne vois pas pourquoi, elle prenait sa douche avec la porte ouverte de toute façon », dit-il à propos de sa belle-fille. C’est vrai : Marie-Laure ayant grandi dans un environnement « immodeste » (« inadapté et malsain », dira son avocat), elle en avait adopté les codes. Est-ce ce qui a fait croire à Jean-Luc qu’il pouvait la prendre en photo quand elle était sous la douche ? « C’était pour lui donner une leçon », affirme-t-il, pour qu’elle ferme la porte la prochaine fois. En attendant, il s’est senti en droit d’en profiter.

« CC’est elle qui le voulait, elle m‘demandé ! »

Une autre fois, Jean-Luc est nu dans sa chambre, Marie-Laure vient le voir et il l’accueille, dans son lit, comme si de rien n’était. Il y a ce massage « immodeste » et ce dégrafage du soutien-gorge, et cette fois où elle lui demande de s’épiler le maillot. Jean-Luc, qui ne voit pas le problème (et s’en réjouit probablement), s’exécute avec zèle. « C’est elle qui l’a voulu, elle me l’a demandé ! » Le président tente de lui expliquer – avec beaucoup de patience, soulignons-le – que c’est à lui, le beau-père qui a autorité sur l’adolescente, de poser des limites. Jean-Luc n’a jamais posé de limites, il a fait tout le contraire : il a brouillé les frontières.

Marie-Laure n’a rien dit, explique le procureur : « On voit bien pourquoi elle n’a pas parlé : elle a souffert des attitudes de Monsieur et elle n’a pas été protégée. Aucun adulte ne lui a dit que ce qu’elle vivait n’était pas normal. Elle a conservé une cellule familiale recomposée qui fonctionnait et elle a préservé cet équilibre au détriment de son bien-être. »

Marie-Laure a grandi, est devenue adulte, a quitté le domicile familial. En 2021, la mère de Jean-Luc et Marie-Laure a divorcé. Peu après, Marie-Laure a porté plainte pour ces faits. Pour Jean-Luc, il s’agit clairement d’une vengeance, la mère et la fille se liguant contre lui. La procureure dans son réquisitoire a une autre analyse : « Les victimes d’actes incestueux ne parlent pratiquement jamais, c’est sociologiquement rapporté. Les victimes qui parlent le font des années plus tard parce qu’elles sont enfin sécurisées. » Jean-Luc a quitté le domicile familial (pour réemménager chez son ex-femme, présente en soutien à l’audience, NDLR), la mère de Marie-Laure n’est plus sous son emprise, la parole peut surgir.

« Jean-Luc, un homme dur et autoritaire »

Inexplicablement, la plainte a « dormi » pendant deux ans. Pendant ce temps, le divorce s’est visiblement mal passé car Jean-Luc était très émue d’avoir été mise dehors. L’audience n’en a pas dit plus sur le contexte conjugal, la mère de Marie-Laure – présente – n’ayant pas souhaité s’exprimer. Au cours des débats, tous les témoignages des proches ont décrit Jean-Luc comme un homme brusque et autoritaire, parfois insupportable, et dont le comportement avec « ses » femmes mettait souvent mal à l’aise. Un homme imbu de lui-même qui ne pouvait pas se laisser contrarier. La propre fille de Jean-Luc, issue de son premier mariage, n’a pas été surprise des faits dénoncés par sa demi-sœur, car en somme tout le monde était au courant. Elle la croit et la soutient.

Le 2 juillet 2024, Jean-Luc est devant le tribunal correctionnel et ne comprend pas pourquoi. Tout ce qu’on lui raconte lui semble très normal, et comme il est sous anxiolytiques, il parle avec un rythme un peu lent et un ton détaché qui donne une tournure vraiment étrange à son discours. Les vidéos pornos, les objets sexuels partout dans la maison, rien ne le choque. L’assesseur s’étonne et lui demande :

« Je voulais juste savoir, monsieur, s’il y a des choses dans la vie qui vous choquent ?

— À l’époque, la justice m’a choqué.

– Oh oui.

— J’ai eu la chance d’être juré il y a deux ans, j’ai commencé à apprécier ça. Mais maintenant, avec ce que je vis aujourd’hui, je ne comprends pas tout.

– D’accord.

— Je suis aussi choqué par ce truc #MeToo, j’appelle ça un mythe, et puis, euh, qu’est-ce qui peut me choquer dans ma vie ? (Il réfléchit) … Un mauvais vin, ça me choque.

C’est Jean-Luc.

« Les propos tenus par le monsieur sont insupportables pour elle »

Marie-Laure n’a pas souhaité prendre la parole, et voilà que son avocat le fait à sa place. Il pourrait presque se contenter de tendre la main et de dire : voilà, vous avez vu, vous avez entendu. « Déconcerté », l’était-il déjà lors de la confrontation, et il l’est encore aujourd’hui à l’audience. Il dit : « Il faut se mettre à la place de Madame quand on entend les propos de Monsieur au tribunal », et imaginer l’adolescente sous l’autorité de cet homme. Il pense que le comportement du prévenu est « incompréhensible » ou plutôt montre qu’il ignorait totalement la nature des faits. Il dit aussi que la mère de Marie-Laure, interrogée par les enquêteurs, a confié se sentir coupable de n’avoir pas su protéger ses enfants. « Les propos tenus par Monsieur sont insupportables pour elle », argumente-t-il. Il demande une saisine sur les intérêts civils afin qu’une commission d’évaluation des dommages puisse statuer.

Quand la procureure prend la parole, elle annonce : « Je voudrais qu’on remette l’église au milieu du village ; ce que je veux dire, c’est qu’on le prévient pour des faits qui se sont produits quand elle était mineure, et que c’est à lui, l’adulte, de dire non. » Elle poursuit : « Qui pense que c’est anodin d’épiler les parties génitales de sa belle-fille ? » Elle évoque « cette fois sur le canapé où il lui a touché le sein. » Et à ces gestes, « il y a ce climat très sexualisé auquel la dame a été exposée », ce climat qu’on pourrait qualifier d’incestueux et qui a permis les actes reprochés aujourd’hui. Vu le temps qui s’est écoulé, la procureure requiert 18 mois de prison avec sursis et probation de 36 mois. « Il y a un énorme travail à faire du côté de monsieur pour se repositionner sur les faits, parce que sa position aujourd’hui est effroyable ; cette position de fanfaronnade irrévérencieuse envers le tribunal, de nous dire que c’est nous qui ne sommes pas capables de comprendre son mode de vie. »

« Si vous me le permettez, Maître, Serge Gainsbourg a chanté l’inceste »

L’avocate de Jean-Luc se fait Jean-Luc dans son argumentation : Marie-Laure n’est mue que par la vengeance, car son client a coupé les ponts « financièrement et affectivement ». Son argumentation peut se résumer en quelques mots : si elle a vécu ce qu’elle dit avoir vécu, pourquoi ne l’a-t-elle pas signalé avant ? Pourquoi ne l’a-t-elle pas dit à ses proches ? « Alors oui, ils s’embrassaient, donc je vais vous montrer des photos que mon client m’a envoyées : là, Gainsbourg embrassant sa fille, on ne l’a pas traîné au tribunal !

Malaise dans la salle. La présidente fait un pas en arrière et regarde son assesseur. L’avocate parle toujours de l’auteur de « Lemon Incest », la présidente intervient.

« Si vous me le permettez, maître, Serge Gainsbourg a chanté l’inceste.

—Ce sont des photos qu’il m’a données.

Et c’est ce que l’avocat (qui demande l’acquittement au bénéfice du doute) a jugé bon d’utiliser dans son argumentation.

Derniers mots : « Y a-t-il quelque chose que vous aimeriez ajouter ? »

— Je suis désolé pour Marie-Laure. J’ai eu tort de connaître sa mère, sans moi ils auraient fini sous les ponts de toute façon, répond Jean-Luc.

Il est finalement condamné à deux ans de prison avec sursis. Jean-Luc le prend mal : le regard noir et la colère vibrante, il tourne le dos au tribunal alors que la présidente lui parle encore. La présidente le rappelle à l’ordre et il se moque d’elle. Il plaisante (« alors je vais juste faire des chèques ? ») et après avoir signé quelques papiers, il sort à grands pas, le regard froid et haineux, l’air furieux.

 
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