Du lanceur d’alerte au licenciement du directeur, histoire d’une ruée – .

Du lanceur d’alerte au licenciement du directeur, histoire d’une ruée – .
Du lanceur d’alerte au licenciement du directeur, histoire d’une ruée – .

TuUne haie d’honneur improvisée dans le hall de l’Ehpad « Douceur de France » de Gradignan en cette matinée grise du 28 décembre 2023. Les yeux embués, résidents, familles, mais aussi salariés, ils sont une quinzaine à accueillir sous les applaudissements la future ex-directrice Sophie Aubouin, convoquée à un entretien de pré-licenciement. Une scène immortalisée par un smartphone et un épilogue à contre-courant de plusieurs semaines qui ont vu cet établissement haut de gamme de 117 lits, où une seule chambre est facturée 4 200 euros par mois, pris dans une tempête médiatique, sur fond d’accusations de maltraitance.

Le coup de massue a commencé avec les révélations, à l’automne dernier, d’Alice Béranger, petite-fille d’une résidente de 96 ans, qui a porté plainte le 3 octobre. Elle a rapporté publiquement plusieurs épisodes subis par sa grand-mère : des erreurs répétées dans l’administration des médicaments, un matelas souillé d’urine et, surtout, le terrible constat d’une « dénutrition sévère ». « Ils l’ont traité comme du bétail », confiait-elle à « L’Humanité ». BFMTV, « Le Parisien », Sud Radio… : son histoire a eu d’autant plus d’écho qu’elle s’est ajoutée aux cas rapportés par les médias dans d’autres Ehpad du groupe français Emera, comme une queue de comète du scandale Orpéa qui a éclaté en janvier 2022, avec la publication des « Fossoyeurs », l’enquête coup de poing de Victor Castanet.

Voix dissonantes

Le parquet de Bordeaux a immédiatement ouvert une enquête préliminaire pour « violences habituelles sur personne vulnérable ». Les accusations de la petite-fille, qui est apparue à visage découvert, ont contribué à libérer la parole des familles et des soignants, et ouvert la voie à d’autres plaintes dans toute la France, souligne Met Pierre Farge, son avocat parisien à l’époque. Au sein de l’Ehpad Girondin, deux autres familles ont également déposé plainte, notamment pour des ecchymoses suspectes sur les avant-bras de leur grand-père – signes présumés d’une intervention hasardeuse lors d’un transfert vers un lit ou un siège. Mais alors comment interpréter l’accueil réservé à la future ex-directrice, lors de son entretien pré-licenciement ? Expression d’un fan club résiduel ou d’une partie de la majorité silencieuse ?


Le 28 décembre, Sophie Aubouin (au centre, non floutée) quitte l’Ehpad après son entretien de départ, accueillie par les résidents, les familles et les membres du personnel.

Collection personnelle

« Médiatiser des choses comme ça, sans preuve… », rétorque la fille d’une résidente (1), « choquée, attristée » par la tournure des événements, qui avait apporté un soutien impromptu à Sophie Aubouin (2) dans le hall de l’Ehpad, le 28 décembre. « La direction paie-t-elle le prix d’un tribunal médiatique organisé ? », s’interroge la fille d’une autre résidente, elle-même médecin chargée des relations avec les familles au sein d’un hôpital bordelais, dans un courriel adressé au Conseil de vie sociale, l’instance qui réunit personnels, résidents et familles de l’établissement. « La brutalité de cette mesure m’interroge sur plusieurs points et me fait présumer une certaine gravité des faits objectivés par les résultats d’une enquête sanitaire et/ou judiciaire », poursuit cette dernière.

Matière nuancée

Madame a pris 14,4 kilos entre le 4 juillet et le 21 août, mais mange des gâteaux le soir

L’enquête en question ne fait que commencer. S’il y a des « faits objectifs », ce sont les feuilles de transmission, à l’usage du personnel, qui relatent le quotidien d’une résidente, des vicissitudes de l’incontinence aux prescriptions médicales. Elles sont à la base de la mise en accusation d’Alice Béranger, qui en a obtenu copie et lui a parfois valu le titre de « lanceuse d’alerte ». Mais, sur les dix-huit pages de transmission, de décembre 2022 à décembre 2023, que « Sud Ouest » a pu consulter, il y a pourtant matière à nuancer. Un exemple flagrant est la « dénutrition sévère » de la grand-mère, dont la seule évocation plante le sinistre décor : 78 kilos à la pesée du 21 août, 63,7 kilos le 9 septembre. « Alerte : risque de dénutrition sévère » s’affichait clairement en lettres rouges dans le logiciel des feuilles de transmission.


Une image avant la spirale de la polémique. En octobre 2021, Amandine Petit, Miss France 2021, rendait visite aux résidents de l’Ehpad.

Danièle Gardes Archives

Problème, le 1er juillet, la résidente pesait 64 kilos. L’explication d’un tel yo-yo est étonnamment banale : en août, l’aide-soignante qui a saisi les chiffres a oublié de soustraire le fauteuil roulant de la résidente du plateau de pesée ! « Madame a pris 14,4 kilos entre le 4 juillet et le 21 août, mais mange des gâteaux le soir », était-il commenté. La correction manuelle ne sera effectuée qu’après l’alerte informatique. Contactée, Alice Béranger assure n’avoir jamais dit que sa grand-mère était émaciée. Bien qu’elle ait longuement répondu à l’appel de « Sud Ouest », la petite-fille ne souhaite plus s’exprimer publiquement : « Gérer cette pression n’est plus gérable pour moi », s’excuse-t-elle.

Le mauvais médicament

D’autres faits inclus dans la plainte sont avérés, mais ils semblent avoir été traités immédiatement. Des erreurs dans la délivrance de médicaments ? Une seule, imputée à une infirmière intérimaire, est enregistrée et donnera lieu, après consultation du médecin traitant et signalement à la famille, à une « surveillance 24h/24 » pour risque de somnolence. Le port aléatoire de prothèses dentaires ? La petite-fille y voit à juste titre une condition de la dignité de sa grand-mère, mais le personnel est confronté à diverses complications. « Je lui ai dit que c’est [sa grand-mère] qui l’enlève tout le temps, mais ne veut pas l’entendre. Que faire ? », est-il noté sur un dossier. Ces épisodes se succèdent, si l’on en croit divers échanges de mails, dans un contexte notoire de tensions.

Il appartient à la justice de prendre position et aujourd’hui nous voulons prendre du recul

Reste ce lit souillé d’urine. Un surmatelas recouvert d’un drap propre : pas tout à fait l’idée que l’on se fait d’un Ehpad qui facture presque deux fois plus cher une chambre. Alice Béranger elle-même s’en est énervée lors d’une visite à l’heure du déjeuner. L’épisode remonte au 21 septembre 2023 et donne lieu à un formulaire express pour « événement indésirable » : « Les draps ont été changés sur un matelas souillé d’urine, sans que celui-ci soit nettoyé. Conséquences : inconfort pour le résident et la famille. Mesures immédiates : excuses. Changement immédiat du matelas par le responsable de maintenance. Nettoyage et désinfection du lit par l’aide-soignante. Changement des draps par la lingère. »

” Chiffre d’affaires “

La maltraitance est quelque chose de volontaire

Alice Béranger’s new lawyer, Met Yohan Romero-Breuil tente de temporiser : « Mme Béranger a une conviction : des éléments l’ont poussée à porter plainte. C’est à la justice de prendre position et aujourd’hui nous voulons prendre du recul. » D’autres voient, dans cette masse de détails, les aléas de la vie en Ehpad et des réponses apportées « en toute transparence », observe un directeur d’Ehpad associatif de Nouvelle-Aquitaine, contacté par « Sud Ouest ». La dernière inspection de l’agence régionale de santé (ARS), qui remonte à novembre 2022, n’a pas donné lieu à des « prescriptions » auxquelles un Ehpad est tenu de répondre, selon une grille de lecture allant de la tenue d’un registre des chutes au nombre de résidents présentant des escarres le jour de la visite : « Le constat a été fait que l’établissement n’était pas abusif », assume Olivier Serre, le directeur de cabinet de l’ARS (3).

« Je trouvais ça très exagéré », confie une résidente de Douceur de France, une nonagénaire bien informée. Elle a suivi « l’affaire » et met le doigt sur le « turnover des aides-soignantes » qui n’épargne pas l’Ehpad de Gradignan, même s’il s’agit d’un établissement de luxe. « Il y a des manques dus à la difficulté de trouver du personnel », relève cette figure de l’Ehpad. « C’est un métier très difficile. Quand je suis arrivée, il y avait cinq ou six fauteuils roulants au maximum. Maintenant, la moitié des résidents en ont… Il n’est pas étonnant qu’il y ait des toilettes précipitées, parfois un oubli, qu’on ne s’attarde pas à passer du temps avec ceux qui ne peuvent pas sortir de leur chambre. Mais la maltraitance est quelque chose de délibéré. ​​» Les ecchymoses sur les avant-bras d’une résidente qui ont donné lieu à l’une des plaintes étaient le résultat d’une manipulation d’une intérimaire « faisant office » d’aide-soignante. Son contrat a été résilié le lendemain.

Des maisons de retraite ont été massacrées à la tronçonneuse, ce qui décourage les vocations

Pas question d’enlever à Alice Bérenger, visiblement très attachée à sa grand-mère, une forme de sincérité dans sa dénonciation d’un « fonctionnement », c’est son mot, qui dépasse sans doute les murs de l’établissement « Douceur de France ». Cette directrice d’Ehpad associatif reconnaît aussi ouvertement les difficultés liées au manque de personnel : « En quelques années, on est passé d’une logique où l’on pouvait discuter avec le personnel au taylorisme. » Mais le « nursing home bashing », selon lui, a fait le reste : « Je ne dis pas qu’il faut se mettre la tête dans le sable, au contraire, mais on ne sait plus ce qui est vrai et ce qui est faux. Les Ehpad ont été massacrés à la tronçonneuse, ça décourage les vocations, les écoles d’aides-soignantes ne se remplissent plus, et ça dépasse la logique salariale. » La grand-mère d’Alice Béranger est décédée le 11 mai, à l’Ehpad de Gradignan. « Les investigations se poursuivent », avait indiqué début juin le parquet de Bordeaux.

(1) Tous les témoins ont demandé l’anonymat.

(2) Contactée, elle n’a pas répondu à nos demandes.

(3) Depuis, deux visites sur place ont eu lieu, en janvier et en mars. Prévues dans le cadre du Contrat pluriannuel d’objectifs et de moyens, elles n’avaient « pas le caractère d’inspections », précise l’ARS.

 
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