À Aix-en-Provence, les traumatismes de la guerre, d’une Iphigénie à l’autre – .

À Aix-en-Provence, les traumatismes de la guerre, d’une Iphigénie à l’autre – .
À Aix-en-Provence, les traumatismes de la guerre, d’une Iphigénie à l’autre – .

Enchaîner Iphigénie en Aulide et Iphigénie en Tauride permet à Dmitri Tcherniakov de dénoncer les horreurs de la guerre, dans une mise en scène redondante, portée par la superbe mise en scène d’Emmanuelle Haïm, avec un casting plus homogène en Tauride.

Crédit photo : © Monika Rittershaus

Il sait tout des histoires de famille – il en voit même partout. On croit reconnaître ces chambres dans une enfilade d’appartements cossus aux murs ocre, où, en Aulide, une société impatiente et inconsciente croit pouvoir se permettre, grâce au sacrifice d’Iphigénie, une opération militaire de quelques semaines. Entre deux coupes de champagne, elle n’imagine pas qu’il s’agira d’une guerre de vingt ans, qui dévastera les terres et les hommes. Tel est, au-delà du drame des Atrides, le sujet de la première production du festival d’Aix, où les deux Iphigénie Les œuvres de Gluck se succèdent au cours d’une même soirée.

La tragédie des survivants

Iphigénie en TaureauAinsi, avec son cortège de mutilés, devient la tragédie des survivants, victimes de troubles traumatiques, au psychisme estropié, au corps agité de tremblements incontrôlables. Tragédie aussi d’Iphigénie, la victime devenue bourreau malgré elle. Le bois sacré, le temple de Diane, l’appartement de la fille d’Agamemnon ne sont plus qu’un décor noir dont les néons suggèrent des structures, qu’on croirait être un asile de fous, où s’exerce la violence sur les autres et sur soi-même. Il préside ici à la relation entre Oreste et Pylade, qui ne sont plus les tendres amants de la mise en scène légendaire de Krzysztof Warlikowski. Le déplacement du sujet du récit se confirme à la fin : tous deux s’en vont, enfin apaisés, tandis qu’Iphigénie, au lieu de les accompagner, reste tristement seule.

Dmitri Tcherniakovsi elle privilégie un point de vue, ne raconte rien d’autre, cette fois, que les deux œuvres de Gluck. Mais elle ne convainc pas toujours. Car elle donne l’impression de se répéter, comme si tout était prévu, parfois jusqu’à la caricature chez Tauride. Oreste et Pylade tournent en rond dans leur névrose, tandis que la scène de reconnaissance, beaucoup trop froide, ne suscite aucune émotion. Si la direction d’acteurs reste celle d’un maître, on l’a connue plus inventive et plus raffinée. Mais l’obsession traumatique n’est-elle pas, après tout, fondée sur le rabâchage ? Néanmoins : Iphigénie devant les tribunaux semble plus réussi, avec la peinture de ce monde insouciant, somnambule, bientôt écrasé par les engrenages qu’il provoque lui-même – les chorégraphies décalées, les danses sur un volcan, en sont le meilleur signe. Et l’on sait gré au réalisateur russe d’avoir conservé l’universalité du message, là où il aurait pu – vidéo à l’appui – évoquer tant de guerres, si souvent déguisées en « opérations spéciales »…

Chanteurs inégaux

Chanter les deux Iphigénies en une soirée est un véritable exploit, qui Corinne Winters. Fabuleux Katia Kabanova A Salzbourg, elle impose ici la même intensité de jeu. Vocalement, sans tout à fait avoir le format dramatique exigé par la Tauride, elle assume hardiment les deux rôles, avec une belle ligne, constamment maîtrisée – le fameux « Oh malheureuse Iphigénie ” est impeccablement phrasé. On ne peut que souhaiter qu’elle soit plus familière de la déclamation française, notamment dans les récitatifs. Dans Aulide, Clytemnestre vampe, brisée ou révoltée, de Veronique Gensconstitue en revanche un modèle en la matière, même si le médium se projette modestement pour un usage plutôt central, ce qui compromet « Armez-vous d’un noble courage », avec ses déviations périlleuses. Manquant de chair dans les graves et d’éclat dans les aigus, Russel Braunaussi bon chanteur soit-il, peine à s’imposer réellement comme le roi de Mycènes et un père déchiré, tandis que le Calchas de Nicolas CavallierBien que stylistiquement pertinent, il est trop usé pour être crédible. À l’inverse, Alasdair Kenttimbre nasal, aigus serrés, parfois étranglés, claironne son Achille fougueux, linguistiquement exotique.

En Tauride, la chanson française reprend ses droits et brille de tous ses feux. L’Oreste ravagé voulu par Tcherniakov semble écrit pour Florian Sempeydont le trait ne s’égare jamais, même au plus fort de son délire, avec un « Dieux qui me poursuivez », pourtant si difficile, à la fois halluciné et tenu. Pylade met à l’épreuve les notes aiguës de Stanislas de Barbeyracdont la voix est désormais plus sombre et la tessiture plus centrale, mais, avec sa technique éprouvée, il reste un Pylade du plus haut niveau, plus vaillant que d’habitude. Alexandre Duhamel a réussi à surmonter l’obstacle de ” Sombres pressentiments “, avec des notes aiguës impossibles. Vocalement, Iphigénie en Taureau prévaut ainsi sur Iphigénie devant les tribunaux. Dira-t-on, comme souvent, que Gluck y est aussi plus inspiré ? La magnifique mise en scène deEmmanuelle Haim met les deux sur le même plan, donnant l’impression d’assister à un seul et même opéra et surtout à un théâtre musical. A la tête d’un Concert d’Astrée – orchestre et chœur – des grandes soirées, elle parvient à concilier urgence dramatique et variété des couleurs, rappelant que les ressorts de la tragédie sont la terreur et la pitié.

Gluck : Iphigénie devant les tribunaux. Iphigénie en Taureau. Grand Théâtre de Provence, mercredi 3 juillet 2024. A voir sur Arte à partir du 11 juillet.

 
For Latest Updates Follow us on Google News
 

PREV stationnement interdit dans plusieurs rues à partir du lundi 15 juillet – .
NEXT ces naturistes « en communion avec la nature » dans les criques – .