« Le barrage ne fait pas la politique » – .

« Le barrage ne fait pas la politique » – .
« Le barrage ne fait pas la politique » – .

FFront républicain, « faire barrage », « ni RN ni LFI », arc républicain… Comme tous les Français, j’entends ces expressions en permanence. Ce bavardage sans paroles : car, et c’est à déplorer, et c’est aussi à craindre, ces mots ne disent pas grand-chose, voire rien. C’est, dans cette campagne électorale éclair, une manière de parler pour ne rien dire, ou de saupoudrer un peu de parole, un peu d’ouverture d’esprit, de négociations à la va-vite et selon la loi de l’opportunisme. Bavarder, c’est parler pour parler ; dire quelque chose, c’est déjà agir. C’est, par la puissance des idées et du langage qui les exprime, avoir prise sur la réalité, et peut-être aussi espérer la changer un peu.

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La démocratie ne se résume pas à des alliances entre partis, elle est l’affaire de tous. Elle doit pouvoir être vécue comme un espace de débats, d’accords et de désaccords, et ne pas se réduire au manège désolant de formules creuses, de paroles sans contenu, de tactiques sans vision, dans l’absence assourdissante de toute reconnaissance des manquements et des erreurs commises. Ces élections ont une dimension historique ; elles testent la solidité des institutions et de la Constitution, elles devraient être l’épreuve des convictions et de la capacité à reconnaître ses torts, mais elles ne font que la réduire à une course de petits chevaux. Au point que, parfois, j’en viens à confondre les commentaires politiques avec les commentaires sportifs.

Cette vision à court terme d’une semaine, d’un mois au plus, est aussi un oubli du passé : ceux qui aujourd’hui sont effrayés par « la montée du RN », « les extrêmes », où étaient-ils, que faisaient-ils ces dernières années ? Ces dernières décennies ? Car ce que nous avons vu ces derniers jours vient de loin : comment les présidents Sarkozy, Hollande, puis Macron n’ont-ils pas vu, compris et pris en compte le sentiment de déclassement, d’abandon, de désespoir des citoyens qui croyaient à la mobilité sociale par l’école, par le travail, et qui aspiraient à ce que promettait la démocratie : l’égalité pour tous, la sécurité partout et le droit à la consommation pour tous ?

Il est un peu facile de s’unir contre les ennemis, cela permet de ne pas être obligé de rendre des comptes. Et pourtant, la république, parce que, comme son étymologie l’indique, elle est la chose de tous, la res publiqueexige des comptes de ceux qui le composent. J’écoute attentivement, mais je ne comprends rien mea culpapas d’aveu d’erreurs, de manque de courage. Je ne perçois que le bruit de ces phrases toutes faites et de ces accommodements sans grandeur.

Incantation

Une obsession des moyens, sans vision des fins : gouverner mais pour changer quoi ? Construire une barrière mais pour réparer quoi ? Battre quelqu’un ne peut remplacer la politique. C’est moins qu’un programme, certainement pas une ambition politique. Hésitant entre exploit sportif et affrontement militaire, ce vocabulaire ne peut qu’aggraver les dissensions, alors qu’il faudrait au contraire les entendre pour les porter et les apaiser. Certains vont même jusqu’à convoquer de Gaulle et la France d’après-guerre. Mais ce qui manque pour reproduire cette unité nationale, c’est… de Gaulle. Ce qui manque à l’univers politique, ce sont des personnalités.

Je suis aussi frappé par l’emploi inconsidéré du terme valeurs : « nos valeurs », « contraires à nos valeurs »… Comme si la simple énonciation du mot rendait inutile d’en détailler le contenu : de quelles valeurs parle-t-on ? Et surtout, quelles actions exigent-elles ? Quelles limites posent-elles ? A ce mot galvaudé, purement incantatoire, propre à lui-même, car n’engageant à rien de concret, je préfère celui de « principe », au sens de « principe d’action », à savoir celui qui commande de faire ou de ne pas faire, de refuser ou de condamner. Cela responsabilise immédiatement – ​​concrètement, précisément. « Mon principe, c’est de ne pas faire, de faire… » : c’est clairement plus « compromettant » que l’affirmation prétendument émotionnelle de « valeurs », sans plus de précision.

Des principes plutôt que des valeurs

Il existe un concept bien connu en philosophie, celui des « énoncés performatifs », proposé par le linguiste John Austin (1911-1960). Ces énoncés ont la particularité d’accomplir une action au moment même où ils sont prononcés. Par exemple : « Je vous le promets », « Je laisse ma montre à mon frère », « Je déclare la séance ajournée », « Oui, je le fais » lors d’une cérémonie de mariage…

Dans de telles situations, dire c’est faire. L’affirmation équivaut à l’action. Nul besoin d’ajouter quoi que ce soit : « Je te promets », que je tienne ou non cette promesse, elle est entièrement contenue dans le fait de l’avoir formulée. Elle réside déjà dans mon discours. Ces énoncés performatifs, qui réalisent l’action au moment de la dire, sont le contraire du bavardage.

Les déclarations des politiques devraient plutôt être de cet ordre : performatives, au sens non pas d’une mise en scène de soi ponctuée d’indignation surjouée mais d’un refus de se soustraire. Il s’agirait de remplacer les formules toutes faites par des mots qui esquissent des actes : ce que nous ferons, ce que nous ne ferons plus, ce que nous n’avons pas su faire. Pas de « réformes », qu’aucun candidat arrivé au pouvoir n’entreprend plus, pas de vœux pieux – « universalisme, républicanisme, laïcité » – sans implications concrètes. Pas de promesses résultant de compromis sinon de compromis, pas de simples slogans rodés pour le clash.

Mais des mots, des pensées, réfléchis, pesés, que nous pouvons discuter, critiquer, argumenter, respectant ainsi ce que devrait être la démocratie : une maintenantune assemblée de citoyens, gouvernants et gouvernés, médias et politiques, animée par une exigence de probité. La sobriété doit être aussi celle du langage, exigeant de limiter l’usage de formules sans mots, ainsi que les discours technocratiques sans sincérité ou les messages incantatoires sans principe de réalité.

Il faut que celui qui détient le pouvoir dise ce qu’il a fait, pour le meilleur et pour le pire ; que celui qui aspire à s’en emparer dise ce qu’il fera. Dire, c’est faire, et c’est ce qu’un parlementaire est contraint de faire : non pas seulement « se présenter » ou « se représenter », faire alliance ou se retirer, passer sur les plateaux de télévision, mais détailler les actions manquées, proposer une vision depuis plus d’une semaine, et surtout se sentir investi d’une seule légitimité : celle d’être le porte-parole des citoyens, de porter la voix des Français, de tous les Français. Encore faut-il l’avoir entendue, respectée et avoir tenté d’y répondre.

*Laurence Devillairs est philosophe.

 
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