« La Suisse deviendra une terre d’asile » – .

Originaire de la France voisine.Watson

A quelques jours du second tour des élections législatives, dans une France qui retient son souffle, Watson se rend à Delle, petite ville à la frontière du canton du Jura, où le Rassemblement national est arrivé en tête au premier tour. Pro-RN, anti-RN, musulmans inquiets: l’espoir des uns, la peur des autres.

03.07.2024, 19:1803.07.2024, 20:15

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Delle, si près, si loin. Lionel Maître, le maire de Boncourt, la ville jurassienne bien connue des Suisses romands pour sa manufacture de tabac aujourd’hui fermée, ignorait encore mardi que juste à côté de chez lui en France, le Rassemblement national avait gagné deux jours plus tôt au premier tour des législatives. « Je ne suis pas sûr que ça ira mieux avec l’extrême droite », a-t-il dit au téléphone.

Lucas, 25 ans, est plein d’espoir. Nous le rencontrons, un ticket à gratter à la main, à la sortie de La Civette, l’unique tabac-presse-PMU de Delle, idéalement situé le long de la route principale. Il est accompagné de Laura, sa petite amie. Ils sont tous deux originaires de Dellois. N’étant pas inscrits sur les listes électorales, le jeune couple n’a pas pu voter dimanche dernier, mais ils l’auraient fait sans hésiter pour la candidate du RN, Carine Manck.

Cette policière, novice en politique, a écrasé ses rivaux dans la première circonscription du Territoire de Belfort, en recueillant 42% des voix à Delle même, 5.700 habitants, deuxième commune du département, soit deux fois le taux de chômage national.

Magasin de tabac.image: watson

« Peut-être qu’ils vont arranger les choses », croit Lucas, casquette sur la tête, bouc brun, grand, souriant, un peu pâle. Après une formation dans les espaces verts, il est au chômage depuis un an, avec une allocation de 900 francs par mois. « Ce n’est pas grand-chose pour vivre », dit-il.

« Jordan Bardella a promis des transports gratuits pour les 16-25 ans. Je n’ai pas le permis, mais je pense que c’est une bonne chose. »

Lucas

Lucas, dont l’entourage familial, comme celui de sa petite amie, vote RN, n’a « aucune confiance » dans le Nouveau Front populaire (NFP), la coalition de gauche opposée à l’extrême droite dans un scrutin législatif tendu. « C’est vrai qu’on n’a jamais vu le RN gouverner, mais tant qu’on n’a pas de preuves, on ne sait pas soi-même », conclut-il, prêt, comme tant d’autres en France, à « essayer ».

Le jeune homme reproche aux autorités « trois choses » : « Un, l’inflation, deux, les aides pour les jeunes chômeurs sont compliquées à obtenir, trois, la difficulté de trouver un emploi dans les espaces verts, si possible dans le privé, qui paye mieux, 1700-1800 net ». Sa compagne Laura, une petite blonde avec un fin anneau dans la narine droite, est également au chômage. « Je fais actuellement un CAP AEPE à distance (ndlr : un apprentissage d’assistante d’éducation de la petite enfance) », raconte-t-elle.

Dans un lycée professionnel de Belfort où Lucas était élève, « c’était un peu compliqué », raconte-t-il.

« Je portais une croix autour du cou, marque de famille, rien de plus, je ne suis pas croyante. Pendant les cours, je la cachais, comme l’exigent les règles de laïcité. En dehors de l’école, les garçons portaient des djellabas, les filles des voiles. Rien à redire, les religions doivent être respectées. Le problème, c’étaient les commentaires que m’a faits un petit groupe de musulmans à cause de ma croix. Ils disaient que le christianisme était une religion de merde et que leur religion allait envahir la France avec Allah. »

Lucas

Lucas développe ce point :

« Si nous suivons leurs lois lorsque nous allons dans leurs pays, il doit en être de même ici. »

Lucas

« Ce sont des amis qui m’ont dit ça »

Célia, 25 ans, a voté RN au premier tour. « J’ai toujours voté pour Marine Le Pen », explique-t-elle. Ressemblant à Léa Seydoux dans « La Vie d’Adèle », mais d’apparence lasse, la jeune femme porte un ample tee-shirt AC/DC sous une veste en jean. Environ 500 mètres séparent son domicile de Dellois, situé « en face du McDonald’s », de son lieu de travail, « un restaurant tenu par des Turcs ».

Alors pourquoi le RN ? « On ne se sent pas en sécurité, la population change, dit-elle. Il y a déjà eu des viols ici. » En est-elle sûre ? « Mes amies me l’ont dit. On m’a déjà sifflée à l’arrêt de bus en allant au travail. Ce sont eux les fous. » Et eux ? « Des Arabes. »

« Ils pensent que tout Delle est une ville »

Célia

« J’ai des amis arabes et je travaille avec des Turcs, je ne suis pas raciste. Il se trouve qu’aujourd’hui, tout le monde prend, même s’il y a des gens sympas. » Comme d’habitude, Célia votera RN dimanche au second tour, « pour essayer. » Pour que la peur change de camp ? « Oui, pour que la peur change de camp. »

« La Suisse deviendra une terre d’asile »

« La Suisse va devenir une terre d’asile », plaisante à moitié Aurélia, fan des humoristes Thomas Wiesel et Yann Marguet, l’un vu sur scène à Montbéliard, l’autre annoncé en septembre à Grandvillars, dans la même région. Cette monitrice d’auto-école à Delle est attristée par le vote RN de ses concitoyens. Elle comprend, mais elle ne pardonne pas. « En 2002, j’étais au lycée quand, pour la première fois, on a dû faire barrage à l’extrême droite. C’était au second tour de la présidentielle, entre Jacques Chirac et Jean-Marie Le Pen », raconte-t-elle.

Électrice de gauche, elle est en colère contre « Macron ».

« Les gens se sentent abandonnés. Il n’y a plus de guichets pour contacter la sécurité sociale. Il faut aller à Belfort. Il n’y a plus assez de médecins. À la pharmacie, ils ont installé des bornes de téléconsultation. Le personnel est sympa. Ils aident les personnes âgées à se débrouiller avec le matériel informatique. »

Aurélia

Delle ne manque pas de charme. Sa vieille ville, au bord de l’Allaine, ce paradis des pêcheurs à la mouche qui coule en amont de l’Ajoie, vaut le coup d’œil. Mais ses boutiques fermées, aux vitrines barricadées de contreplaqué, déçoivent. Là où la Suisse a réussi à maintenir Migros et Coop au centre des villes, la France a placé Intermarché et Lidl à leur périphérie. Plus faciles d’accès en voiture.

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image: watson

« Les Noirs sont les seuls à marcher dans cette ville »

L’instructrice d’auto-école est intarissable, c’est le comble de l’ironie, sur les méfaits des voitures. « Il y a un refuge pour réfugiés sur les hauteurs de Delle. Les gens se plaignent de voir des Noirs marcher dans la rue. Ils disent “on est envahis”, mais les Noirs, ceux du refuge pour réfugiés, sont les seuls à marcher dans cette ville. Tous les autres ont le cul dans leur voiture, même pour faire une course à 500 mètres de chez eux », fustige-t-elle.

Aurélia a « très peur » de l’éventuelle arrivée du RN au pouvoir.

« Je suis mariée à un Français d’origine turque. J’ai des neveux et nièces de toutes les couleurs, certains sont homosexuels et je suis une femme. Nous nous battrons du mieux que nous pourrons si le RN gagne »

Aurélia

Face au candidat du RN, Aurélia votera pour le député sortant de droite, Les Républicains, arrivé deuxième.

Chaque ville française a sa petite cité HLM. Delle à la Voinaie, construite dans les années 1960 sur les hauteurs. Né en 1949 au Maroc, originaire du Rif, El Ghazi Zoundari a 17 ans lorsqu’il arrive en France. Il y travaille d’abord comme ouvrier agricole, dans le Sud, à Avignon, puis comme ouvrier chez Peugeot, en Franche-Comté. Il s’installe à la Voinaie en 1976. Depuis 20 ans, il y préside le Comité de quartier, cœur de la vie sociale. Il a aujourd’hui 75 ans et des yeux qui parlent autant que sa bouche.

« C’est un tourbillon »

« C’est un tourbillon », dit-il, décrivant le moment que traverse la France depuis la dissolution du 9 juin. « Les gens n’arrivent pas à passer le mois, ils se révoltent, cherchent une issue, mais où ? », demande-t-il, suggérant une réponse qu’il redoute.

« La France nous a tout donné, nous avons tout donné à la France. Et maintenant, un parti politique nous dit que nous ne faisons pas partie de cette nation. »

El Ghazi Zoundari

En cas de victoire du Rassemblement national, ce père de cinq enfants, grand-père de dix petits-enfants, mariages mixtes dans la famille, veut croire que la France restera « ce pays accueillant et métissé ». « On ne peut pas changer les valeurs de la République », assure-t-il.

Le Comité de quartier de Voinaie, « animation et médiation », café à toute heure de la journée, est une machine d’intégration : cours de français et de couture, organisation de voyages en autocar, lieu de rencontre pour les personnes âgées, aide aux réfugiés, ceux évoqués plus haut par l’instructrice d’auto-école Aurélia, soit 140 familles hébergées dans un ancien foyer ouvrier. El Ghazi Zoundari, par ailleurs vice-président de la Communauté musulmane de Delle, est un rouage essentiel de la vie delleoise, on le comprend.

Avec Santo Schillaci, le vice-président du Comité de quartier de Voinaie, il forme un binôme. Tous deux sont fiers du prix de la laïcité 2023 décerné à leur association par la République française. À 18 ans, Santo Schillaci quitte Enna, au centre de la Sicile, pour la France.

« Si l’Italie m’avait donné 20% de ce que la France m’avait donné, je ne serais pas parti »

Saint Schillaci

Agé de 80 ans, cet Italien naturalisé français fut maçon, puis chauffeur de bus. Il emmena des générations de Dellois voir le corso fleuri de la Fête des Vendanges de Neuchâtel.

Assis côte à côte dans le local de l’association Voinaie, de vieilles dames discutant à une table voisine, El Ghazi Zoundari et Santo Schillaci sont l’âme du lieu, soudain perturbée par cette dissolution et ses conséquences incalculables.

« À court terme, j’envisage tout en France »

Ghazi Zoundari, Maroiane et St. Schillaci, de gauche à droite.image: watson

Maroiane, 21 ans, les rejoint. Job d’été comme animateur à La Voinaie, étudiant à Belfort, avec le choix entre deux masters, l’un en data analytics, l’autre en communication média et sport, il est double franco-marocain. « Jordan Bardella ne veut pas que je puisse exercer des responsabilités importantes en France ? », lance-t-il, en allusion aux propos restrictifs sur la double nationalité du futur premier ministre, si le RN dispose d’une majorité absolue le 7 juillet. « À court terme, j’envisage tout en France », lance-t-il, comme pour répondre au président du parti d’extrême droite.

Musulman pratiquant, orateur politique bien structuré et culturiste, Maroiane dit avoir « certaines craintes » en cas de victoire du Rassemblement national. Il les énumère :

« L’interdiction du voile dans l’espace public, l’interdiction de l’abattage rituel, la fermeture des mosquées dites extrémistes »

Marion

Les « extrêmes » lui font peur. Tous ? Il précise : « L’extrême droite. » Il a voté pour la France insoumise aux élections européennes et pour le Nouveau Front populaire au premier tour des législatives. Comme beaucoup de musulmans français, il apprécie le soutien des Insoumis à Gaza, motif de discorde en France sur fond de recrudescence des actes antisémites. Lui-même dit n’avoir « rien contre les juifs ». Ce qu’il souhaite, c’est que les Palestiniens puissent avoir un Etat aux côtés d’Israël.

Le maire de Boncourt, en Suisse voisine :

« Je ne pense pas qu’il y aura de voitures brûlées à Delle si le RN gagne dimanche »

Maître Lionel

Lionel Maître se souvient des problèmes causés à l’été 2020 par des jeunes Français des cités qui s’étaient mal comportés dans les piscines suisses proches de la frontière, au premier rang desquelles celle de Porrentruy. Ces incivilités auraient diminué dans les années suivantes. La candidate RN de la circonscription de Delle dit vouloir agir contre la « délinquance ». Routine ou révolution ?

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