Au Sénégal, des archives sonores vieilles de plus d’un siècle commencent à livrer leurs secrets

Au Sénégal, des archives sonores vieilles de plus d’un siècle commencent à livrer leurs secrets
Au Sénégal, des archives sonores vieilles de plus d’un siècle commencent à livrer leurs secrets

Une vingtaine d’archives sonores sont présentées à Dakar jusqu’au 21 juin.

La voix crépitante d’un tirailleur sénégalais, enregistrée il y a plus d’un siècle dans un camp de prisonniers allemand de la Première Guerre mondiale, résonne dans une salle de conférence où l’attention est palpable.

Ces archives inédites font partie d’une collection d’enregistrements sonores sénégalais, conservée au Musée ethnologique de Berlin. Une partie de cette collection est désormais accessible au public africain, dans le cadre de l’exposition « Echos du passé : à la découverte du patrimoine culturel immatériel » au Musée des civilisations noires de Dakar.

« Reconnaissez-vous la langue ? »» interroge Massamba Gueye, chercheur et commissaire de l’exposition, devant un public composé notamment d’étudiants.

« Si je ne me trompe pas, c’est le wolof (langue la plus parlée au Sénégal, ndlr). J’ai entendu ‘c’est dommage’, ‘il n’y a pas de paix’» répond Khady Ba, 23 ans, du public.

« Vous confirmez ce que les experts ont découvert. C’est un prisonnier de guerre qui chante une complainte de femme en wolof.poursuit M. Gueye.

Un sentiment de gravité mêlé de fierté envahit la salle alors que les archives sonores, majoritairement chantées, se succèdent. Le public s’efforce d’identifier des mots, de reconnaître des thèmes musicaux, des lieux oubliés, des souvenirs enfouis dans une mémoire collective qui s’érode avec le temps.

« Le wolof a beaucoup évolué en milieu urbain. Certains mots renvoient à des réalités disparues, mais la structure du langage demeure. »explique M. Gueye.

« Les Sénégalais s’identifient à leur langue, à leur folklore, à leurs rites et à leurs faits sociaux. Le patrimoine immatériel englobe tous ces éléments et constitue ainsi l’essence de notre identité »il a dit.

« J’appelle tous les pays qui ont colonisé les nations africaines et du monde entier à faire preuve d’honnêteté en restituant ce patrimoine oral immatériel. Cela réconciliera les gens. »déclare M. Gueye, alors que la coopération internationale entre musées se concentre principalement sur le patrimoine matériel acquis lors de la colonisation.

Une vingtaine d’archives sonores sont présentées à Dakar jusqu’au 21 juin. Les plus anciennes datent de 1910 et ont été enregistrées dans une salle de spectacle à Berlin. La plupart proviennent de prisonniers de guerre du camp de Wünsdorf, près de Berlin, enregistrés entre 1915 et 1918.

Environ 4 000 soldats africains recrutés par l’armée française y étaient détenus. Des expériences y furent menées pour inciter les prisonniers à changer de camp en leur offrant des conditions particulières, comme la liberté de religion. C’est là que fut inaugurée la première mosquée sur le sol allemand, le 13 juillet 1915.

C’est également là que la Commission phonographique royale prussienne, composée de scientifiques, linguistes et ethnologues, a réalisé plus de 2 600 enregistrements sonores à des fins de recherche, conservés dans les archives du Musée ethnologique de Berlin et de l’Université Humboldt.

Parmi les voix identifiées figure celle d’Abdoulaye Niang, militaire musulman ayant servi dans l’armée française, né sur l’île de Gorée en 1878. Transféré de Wünsdorf vers un camp de travaux forcés roumain, il est décédé dans un hôpital de Lyon des suites de tuberculose.

D’autres enregistrements sont attribués à Madia Diouf, qui avait une vingtaine d’années lorsqu’elle fut internée à Wünsdorf. Selon les archives de la commission phonographique, M. Diouf était agriculteur avant de rejoindre l’armée, originaire de « Banol près de Dakar », lieu aujourd’hui disparu.

« Nous souhaitons mener des recherches collaboratives car ces éléments font partie de votre histoire »déclare Lars-Christian Koch, directeur du Musée ethnologique de Berlin.

« Nous souhaitons identifier les sociétés produisant ces enregistrements. Une solution passera probablement par les réseaux communautaires, où les gens peuvent encore comprendre certaines expressions d’il y a un siècle.ajoute Hamady Bocoum, directeur du Musée des civilisations noires de Dakar.

Grâce à la numérisation, la diffusion de ce patrimoine est « tout à fait réalisable »il croit.

Après avoir écouté une prière musulmane tirée d’une archive, Cheikh Mbake Diop, étudiant en cinéma de 28 ans, s’est dit ” très touché “. « Il faut qu’on en parle. C’est important. Si mon père écoutait cela, il pleurerait probablement. Parce qu’il a l’habitude de chanter ça et c’est très puissant.il confie.

 
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