Faut-il croire l’histoire des enfants sauvages de Charente-Maritime, racontée dans le film « Frères » ? – .

Faut-il croire l’histoire des enfants sauvages de Charente-Maritime, racontée dans le film « Frères » ? – .
Faut-il croire l’histoire des enfants sauvages de Charente-Maritime, racontée dans le film « Frères » ? – .

« Je suis surpris que tout le monde adhère à cette histoire sans sourciller. Je ne dis pas que c’est faux et impossible mais j’aimerais avoir des preuves… » C’est ainsi que, ce 28 avril 2024 à 17h29, par un mail poli, cette connaissance érudite, auteur de nombreux ouvrages à La Rochelle et très basé sur des faits historiques, il s’est fait l’avocat du diable. La vérité est que le doute s’était également glissé chez de nombreuses personnes, à commencer par de nombreux habitants de Châtelaillon, qui n’en croyaient pas leurs oreilles en découvrant l’incroyable histoire du film « Frères », sur les écrans depuis le 23 avril.

Depuis plusieurs jours, l’histoire des enfants sauvages de Châtelaillon revient en boucle dans les médias. Michel de Robert, élégant gentleman de 78 ans, raconte inlassablement comment, âgés de 5 et 7 ans, lui et son demi-frère ont survécu sept ans dans un bois, près des Boucholeurs, en Charente-Maritime. On les voit courir dans les champs, attraper des poissons dans la rivière et se serrer les uns contre les autres pour se protéger de la nuit et du froid.


Roland, 86 ans, n’a jamais quitté les Boucholeurs. Il était à l’école avec deux demi-frères orphelins, mais ils s’appelaient Jean-Claude et Jacky et qui étaient élevés par Lucienne Moreau, sage-femme.

Jean-Christophe Sounalet/SO

“Il n’y a jamais eu de bois sauvages ni d’enfants sauvages”

Plus troublant encore est le témoignage d’Edmée et Roland, 84 et 87 ans, qui ont grandi à Boucholeurs. Ils se souviennent avoir bien connu deux demi-frères orphelins. Mais ils s’appelaient Jean-Claude et Jacky et ont été recueillis par Lucienne Moreau, la sage-femme du village. Son mari se pendit dans leur maison et Lucienne crée quelques années plus tard « les Farfadets », un petit orphelinat. Le film y fait référence en revenant sur le suicide de l’homme, un événement qui poussera les deux personnages – Michel et Patrice – à fuir dans la forêt. « Lucienne et son mari ont élevé Jean-Claude et Jacky comme leurs enfants. Nous étions à l’école ensemble. Nous étions amis. L’un était blond, l’autre brun frisé. Jacky était le plus turbulent, il se faisait souvent punir. Et puis vers 14 ans, nous sommes tous allés travailler parce que c’était comme ça à l’époque. Nous nous sommes perdus de vue », se souvient le couple. « Il n’y a jamais eu de forêt ni d’enfants sauvages à Bouchers. À cette époque, quiconque rencontrait deux enfants pauvres les aurait accueillis », disent-ils. Par quelle curieuse coïncidence alors ces deux histoires se croisent-elles aujourd’hui ?

En 1956, ils finissent par réapparaître, travaillant un temps dans l’huître chez un ostréiculteur, jusqu’à ce que leur mère les retrouve et les place chez un couple à Paris. Michel de Robert deviendra architecte. Son frère Patrice dirigera une clinique. L’envers de la médaille, c’est que les deux frères ont tout gardé pour eux jusqu’au suicide de Patrice, à l’âge de 48 ans. En substance, nous raconte le survivant, personne d’autre qu’eux deux ne sait ce qu’ils ont fait entre 1949 et 1956.

Des bois à Châtelaillon ?

Trop gros pour être vrai ? A Boucholeurs, ancien quartier de pêcheurs, la question est dans toutes les têtes, mais surtout personne ne croit à cette histoire rocambolesque. Très vite, les habitants ont répertorié les zones d’ombre. A commencer par la présence d’un bois à 1 kilomètre à la ronde, selon la description de Michel De Robert. Un bois à Châtelaillon ? L’hypothèse fait sourire tous les anciens qui portaient leurs pantalons dans les marais, ce paysage plat peu propice à se cacher et à disparaître. « Non vraiment, il n’y a pas de bois. » Les cartes IGN de ​​l’époque en témoignent. Ils sont facilement consultables sur le portail en ligne « Turn Back Time ». Nous survolons des champs à perte de vue, ce qui pourrait bien ressembler à un bosquet.

Et admettons que le bois existe, comment deux enfants ont-ils pu rester aussi longtemps invisibles dans un village qui comptait déjà 4 100 habitants en 1946 ? Comment ont-ils pu chaparder des poules chez des particuliers, déambuler dans les champs de blé (anecdote qui revient beaucoup dans la bouche de Michel de Robert comme dans le film) sans être vus par un promeneur, un chasseur, un paysan ? ?


La maison « Farfadets », à Boucholeurs, ancien internat pour orphelins. Michel de Robert et son frère Patrice étaient sur place avant de s’enfuir dans la forêt.

Jean-Christophe Sounalet / SO

Nous avons cherché en vain dans la mémoire collective. Aucun historien, aucun enfant du pays, aucune personnalité locale… ne se souvient d’avoir entendu parler, de près ou de loin, d’une telle histoire. Annette et Yves Chapron y arrivent en 1966 pour enseigner dans une école publique. Toute leur vie, ce couple d’enseignants a travaillé auprès de centaines de familles. « Nous n’avons jamais entendu parler de cette histoire même si nous étions en contact direct avec la population. » Pas mieux du côté des élus. « Il n’y a pas de bois, une telle histoire est inimaginable », affirme l’ancien maire de 1996 à 2020, Jean-Louis Léonard.

Sept ans loin de tout ?

Ce qui restait encore à lever comme un doute, et non des moindres, c’était la débrouillardise phénoménale de ces deux enfants, âgés de seulement 5 et 7 ans lorsqu’ils décidèrent de se cacher. Vivre sept ans en pleine nature, est-ce tout simplement possible ? Denis Tribaudeau, Bordelais, qui anime des stages de survie depuis vingt ans, s’est précipité au cinéma. Selon lui, il aurait fallu de nombreux miracles pour que les enfants durent autant d’années. « Cela me semble très grand. Si les scénaristes m’avaient appelé pour me demander conseil, je leur aurais dit que dans ces conditions, les enfants seraient morts depuis longtemps. Peut-être qu’ils ont souffert d’une maladie pendant quelques mois, mais on ne survit pas en mangeant des lapins ou des escargots crus pendant sept ans. On finit par dépérir. Il a dû y avoir plus d’interactions que ne le laisse penser le film », estime le spécialiste, auteur de nombreux ouvrages et consultant en télévision.

Le mystère des Boucholeurs

Après de nombreux appels téléphoniques et entretiens, nous n’avons trouvé aucun témoin, aucune preuve. Nous avons même relevé pas mal d’étrangetés et d’anomalies. « Pourquoi douter de la parole d’un vieux monsieur ? » demande Pierre Raguy, Châtelaillonnais depuis soixante-seize ans, réalisateur et passionné d’histoire, qui est allé voir le film dès sa sortie. « Je n’avais jamais entendu parler de cette histoire, mais je ne la rejette pas », confie-t-il. Il ne connaît pas non plus de forêt dans la ville, imagine que les enfants ont dû marcher plus longtemps qu’ils ne s’en souviennent, mais il estime que leur errance est plausible. C’était une autre époque, après la guerre. « Il faut rappeler que dans les années 1950, ce qui se passait aux Boucholeurs était très secret. C’était un petit village de quelques dizaines d’habitants, des gens pauvres venus tenter leur chance aux huîtres… Les Boucholeurs et Châtelaillon étaient deux mondes à part, bien distincts. J’étais un enfant de Châtelaillon et nous ne sortions pas ensemble. Pour nous, les Boucholeurs, c’était un mystère. »

Nous avons rencontré Michel de Robert début avril à Royan au début de la promotion du film. Nous n’avons pas pu le contacter.

 
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