« Il y a une sorte de continuité dans l’action de la diplomatie sénégalaise »

« Il y a une sorte de continuité dans l’action de la diplomatie sénégalaise »
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Le Sénégal est sur tous les fronts. D’une part, le président Diomaye Faye s’est rendu la semaine dernière en Côte d’Ivoire. D’autre part, le Premier ministre Ousmane Sonko espère visiter prochainement les trois pays de l’Alliance des Etats du Sahel. Cela signifie-t-il que les nouveaux dirigeants sénégalais tenteront une médiation entre la CEDEAO et les trois États sahéliens sortis de l’organisation ouest-africaine ? Entretien avec le chercheur sénégalais Pape Ibrahima Kane, spécialiste des questions régionales en Afrique.

RFI : La visite du président Bassirou Diomaye Faye à Abidjan est-elle le signe que le nouveau régime sénégalais va poursuivre la politique de Macky Sall envers ses voisins ouest-africains ?

Pape Ibrahima Kane : Assez. Je pense qu’en ce qui concerne la diplomatie sénégalaise, nous sommes dans une sorte de continuité plutôt que dans une sorte de transformation systémique. Ce que fait Diomaye, c’est ce qu’ont fait Senghor, Abdou Diouf, Abdoulaye Wade et Macky Sall. Nous sommes vraiment dans une sorte de continuité et nous montrons que l’un des atouts majeurs du Sénégal, c’est sa diplomatie, c’est le rôle qu’il peut jouer aussi bien dans les relations interafricaines que dans les relations internationales.

Oui, mais jusqu’à présent, les présidents Alassane Ouattara et Bassirou Diomaye Faye n’étaient pas de grands amis politiques. En juillet dernier, lorsque Macky Sall a renoncé à un troisième mandat, Alassane Ouattara a exprimé son désaccord avec lui et cela, bien entendu, Bassirou Diomaye Faye le sait. Comment expliquez-vous que la Côte d’Ivoire soit l’une des premières destinations du nouveau président sénégalais ?

D’abord parce que la Côte d’Ivoire, au sein de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), est la première puissance économique. Car aussi, au niveau de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), la Côte d’Ivoire est la deuxième puissance après le Nigeria. Et puis, il y a une forte communauté sénégalaise implantée depuis très longtemps en Côte d’Ivoire. Tout cela fait que le Sénégal est obligé d’entendre la voix de la Côte d’Ivoire, surtout quand ces autorités sénégalaises veulent jouer un rôle important dans le retour des trois pays du Sahel central qui avaient décidé de quitter la CEDEAO. Je pense qu’il faut savoir quels sont les enjeux pour pouvoir vraiment discuter sérieusement avec les dirigeants du Mali et pouvoir les convaincre de retourner dans la maison paternelle.

Justement, deux jours avant la visite du président Diomaye Faye à Abidjan, le Premier ministre Ousmane Sonko a annoncé qu’il se rendrait prochainement en Guinée, au Mali, au Niger et au Burkina Faso, les quatre pays sous le régime putschiste. Peut-on parler, de la part du Sénégal, de double jeu diplomatique ?

Non pas du tout. Tout d’abord, la diplomatie est le domaine réservé du Président de la République. Même si c’est Sonko qui devra se rendre dans ces quatre pays, il le fait au nom du Président de la République et il sera accompagné du Ministre des Affaires Etrangères. Je pense que ce que fait le Président Diomaye, parce que Sonko a une certaine proximité avec certains dirigeants de ces pays, c’est de l’envoyer en éclaireur, pour avoir un aperçu de ce que ces Etats reprochent à la CEDEAO, aux dirigeants de la sous-région, pouvoir jouer le rôle qu’il mérite, c’est-à-dire jouer les intermédiaires, faire en sorte qu’il y ait des discussions sérieuses sur les points qui sont soulignés par ces pays et les résoudre de la meilleure façon possible pour que la CEDEAO continue d’être la région de référence en Afrique. Je pense que c’est plutôt une approche cohérente… Envoyer M. Sonko me semble très utile car à ce moment-là, quand Diomaye pourra entrer dans le jeu, il pourra jouer un rôle. Car s’il y va et qu’il échoue, cela veut dire qu’il n’y a plus aucune possibilité pour le Sénégal de jouer un rôle. Je pense que c’est toujours intelligent. Cela n’a rien à voir avec les relations avec les putschistes. Car dans l’esprit des dirigeants sénégalais, le putsch… et ils l’ont dit quand Macky Sall avait lancé l’idée que l’armée pouvait jouer un rôle, ils ne veulent en aucun cas que l’armée dirige les États africains.

A Abidjan, le président Diomaye Faye a dit tout le bien qu’il pensait de la CEDEAO : « un outil d’intégration fantastique ” il a dit que ” nous gagnerons à préserver “, a-t-il même ajouté. Alors, avec quels arguments Diomaye Faye et Ousmane Sonko parviendront-ils à convaincre le Mali, le Burkina Faso et le Niger de ne pas quitter l’organisation ouest-africaine ?

Ce que la CEDEAO a réalisé, c’est qu’elle est la première et la plus importante communauté économique régionale africaine à avoir réalisé la libre circulation des personnes et des biens. Certes, la CEDEAO connaît de nombreux problèmes institutionnels. Par exemple, la question des sanctions est une question fondamentale dans la recherche de solutions à ces problèmes. Le régime de sanctions dont dispose la CEDEAO n’est pas un régime de sanctions qui peut être appliqué comme ça, à la hâte, au client. Nous devons réviser le système dans le sens où les sanctions peuvent être utilisées pour quelque chose de tangible, mais pas pour sanctionner des individus ou d’autres. Tout cela me fait penser qu’il existe aujourd’hui d’énormes possibilités pour ramener ces dirigeants dans la maison paternelle. D’autant que, personnellement, je pense qu’ils ont pris cette décision simplement pour montrer aux gens qu’ils ne sont pas des béni-oui-oui et qu’ils sont dans une posture de « béni-oui-oui-oui». négociation », comme disent les anglophones, pour pouvoir revenir, mais dans d’autres conditions, pour pouvoir continuer à œuvrer pour l’intégration régionale africaine.

Il y a un chef de l’Etat putschiste avec qui Ousmane Sonko entretient une relation complexe, il s’agit du capitaine burkinabé Ibrahim Traoré. Après le putsch de septembre 2022 à Ouagadougou, les deux hommes étaient proches. Mais après l’arrestation de l’avocat burkinabé Guy-Hervé Kam et la lettre ouverte d’Ousmane Sonko en faveur de sa libération, les relations Sonko-Traoré se sont dégradées. Pensez-vous que le Premier ministre sénégalais sera réellement invité à Ouagadougou ?

Vous savez, jusqu’à présent, le Burkina Faso et le Sénégal entretenaient d’excellentes relations. Je pense que Sonko et le président Traoré ne peuvent agir que dans la continuité de ces relations. Bien qu’ils aient eu des difficultés les uns avec les autres dans le passé, il s’agit désormais d’une relation d’État à État, et non plus d’un individu à un parti politique. Cela change donc la dynamique. Je pense que le passé est le passé. Ici, maintenant, nous sommes en difficulté… Nous sommes au secours de la CEDEAO et cela est plus important que les relations personnelles que chacun a eues dans le passé.

On connaît les projets de Pastef pour en finir avec le franc CFA. Et pourtant, lors de leur conférence de presse à Abidjan, Alassane Ouattara et Bassirou Diomaye Faye n’ont pas prononcé une seule fois les mots « franc CFA « . Pour quoi ?

Je pense qu’ils n’auraient pas pu ne pas discuter de cette question… Mais peut-être ont-ils convenu qu’on ne pouvait pas, dans le communiqué final, en parler. Parce que, même du point de vue de Pastef, actuellement, il y a peut-être une certaine évolution… Vous savez, quand on est dans l’opposition et qu’on est en quête de pouvoir, on peut avoir des positions sur telle ou telle question. Mais à partir du moment où nous avons les clés de l’État entre nos mains, où nous sommes obligés de trancher sur telle ou telle question, les positions sont obligées de changer. Je pense que Diomaye lui-même l’a dit un jour, lors d’un de ces discours, qu’il travaillerait progressivement pour que nous retrouvions notre souveraineté monétaire.

Le mot important étant « progressivement » ?

Assez.

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