Les Suisses, le pire cauchemar de Charles le Téméraire

Contenu réservé aux abonnés

Réputés pour leur sauvagerie lors des guerres de Bourgogne à Grandson et Morat, les Confédérés portèrent le coup lors de la bataille de Nancy, où le duc perdit la vie le 5 janvier 1477. Les explications de l’historien Jean-Baptiste Santamaria, auteur de La Mort de Charles le Téméraire.

Charles le Téméraire retrouvé nu parmi des milliers de victimes pillées par les Suisses, après la bataille de Nancy. Une œuvre d’Augustin Feyen-Perrin (1865). © Musée des Beaux-Arts de Nancy/DR

Charles le Téméraire retrouvé nu parmi des milliers de victimes pillées par les Suisses, après la bataille de Nancy. Une œuvre d’Augustin Feyen-Perrin (1865). © Musée des Beaux-Arts de Nancy/DR

Publié le 09/05/2024

Temps de lecture estimé : 7 minutes

« Devant Petit-fils, il a perdu ses biens. Devant Morat, mon cœur s’est brisé. Devant Nancy, il a perdu la vie.» Ce vieux dicton suisse résume bien le cauchemar vécu par Charles le Téméraire face aux troupes confédérées. Le duc de Bourgogne, qui avait hérité en 1467 de son père, le duc Philippe le Bon, d’un vaste conglomérat de terres s’étendant de la mer du Nord au Jura, mena une politique d’expansion vers le Saint-Empire romain germanique. Romain germanique. Pouvant se vanter d’une armée presque sans égale en Europe, il rêvait de s’asseoir sur le trône impérial, ou du moins de porter une couronne royale. C’était sans l’esprit d’indépendance et l’extrême pugnacité des Helvètes.

Car ce sont bien ces « Waldstätten » aux bras noueux, ces bagarreurs aguerris au mercenariat depuis le 13e siècle déjà qui, au sein d’une coalition de 20 000 hommes constituée par le duc de Lorraine René II, bat le dernier duc de la maison de Valois, le 5 janvier 1477 devant Nancy.

« Les redoutables Suisses avaient déjà affaibli les Téméraires à Grandson et Morat en mars et juin 1476, lorsque l’armée bourguignonne avait menacé la Confédération. Réputés pour leur valeur et leur brutalité, ils offraient un avantage considérable au duc de Lorraine, dont les propres forces étaient maigres », explique l’historien Jean-Baptiste Santamaria, maître de conférences à l’université de Lille et auteur d’un ouvrage passionnant sur La mort de Charles le Téméraire1.

Charles le Téméraire en armure de cérémonie, en 1474.
© Musée des Beaux-Arts de Dijon/DR

Nue dans la glace

Le 4 janvier 1477, une situation d’urgence survient à Nancy. La ville est assiégée par les Bourguignons depuis octobre et l’assaut semble imminent. C’est alors que débarquent 9’000 fantassins suisses. Relevant l’étendard des cantons, ils rejoignirent les forces lorraines et alsaciennes, prêtes à en découdre. Le Téméraire, quant à lui, ne dispose que de 5 000 hommes. Mais avec sa robuste artillerie de campagne et la puissance de feu de ses couleuvrines, il ne craint pas l’ennemi : « S’ils viennent se présenter à moi, je leur opposerai une si bonne résistance qu’avec l’aide de Dieu, je remporterai la victoire. victoire”, assure-t-il, selon le Chronique de Lorraine.

Après une nuit glaciale, la bataille débute vers 13 heures. Elle sera de courte durée. Les assaillants, profitant d’une mauvaise visibilité sous la neige, ont réussi une manœuvre d’évitement. Puis, très vite, ils tombent sur l’arrière-garde de l’armée bourguignonne. C’est une déroute. Le duc de Bourgogne tente de se replier vers le nord. Mais à l’étang Saint-Jean, il tombe de cheval Le Moroa reçu un terrible coup de hallebarde à la tête et plusieurs charges de brochet anonymes dans le processus.

Son corps sans vie n’a été retrouvé que deux jours plus tard, entièrement nu, partiellement coincé dans la glace, déjà rongé par des loups ou des chiens errants. Méconnaissable parmi plusieurs milliers de cadavres méthodiquement dépouillés par les Suisses, il n’est identifié que par son demi-frère prisonnier, Antoine de Bourgogne, et par son médecin portugais Mathieu Lupe, grâce à ses dents abîmées, ses vieilles cicatrices et peut-être une bague oubliée. son doigt. Le duc René, en toute noblesse, lui accorda des funérailles dignes de son rang en la collégiale Saint-Georges, à Nancy.

Onde de choc

La nouvelle de la mort du Téméraire s’est répandue extrêmement rapidement, soulevant une vague d’émotion dans toute l’Europe. Au soir du 6 janvier, la ville alsacienne de Colmar était déjà au courant de l’issue de la bataille. Le 7, l’information parvient à Bâle, comme en témoigne le journal d’un chanoine. Le roi de France Louis Cette mort ne le surprend pas vraiment. Il l’a lui-même prédit devant les ambassadeurs : Charles le Téméraire – comme on l’appelait à l’époque – « aime trop la bataille et finira par être tué ».

« Le jeu diplomatique a été bouleversé pendant des siècles »
Jean-Baptiste Santamaria

Cette disparition va néanmoins profondément bouleverser la scène politique. Alors que Louis « le jeu diplomatique a été bouleversé pendant des siècles », commente l’historien Santamaria. “Alors que la France atteignait son objectif de souveraineté intérieure en se débarrassant d’un vassal dangereux, elle voyait se constituer contre elle une entité territoriale encore plus redoutable.”

30554577d4.jpg
Les Suisses étaient particulièrement intéressés par les butins de guerre. Dans ce dessin de Diebold Schilling (détail), ils s’emparent des trésors abandonnés sur le champ de bataille de Grandson.
©DR

Gain symbolique

Les Suisses, de leur côté, bien que vainqueurs directs avec les Lorrains et les Alsaciens, ont peu profité de cette redistribution des cartes. Le canton de Berne est libéré de la menace bourguignonne, mais est freiné dans ses ambitions d’expansion vers la Franche-Comté par une Diète qui ne veut pas de superpuissance dans ses rangs. Le compromis imposé à Marie de Bourgogne sera finalement financier. Les mercenaires recevront également 40 000 francs du duc René pour leur engagement, mais devront se contenter d’un butin médiocre comparé à ceux de Grandson et Morat. A cela s’ajoutent les problèmes de partage du chaos indescriptible du champ de bataille, alors que chaque combattant était censé remettre le fruit de son pillage à un Beutemeister (« maître du butin »), entraînera des conflits entre plusieurs cantons.

Le gain suisse, en revanche, sera énorme sur le plan symbolique. En se débarrassant d’un prince puissant, les Confédérés gagneront un grand prestige. « Pour reprendre une des harangues proposées lors de la bataille, le Suisse deviendra le nouveau David face à Goliath », explique Jean-Baptiste Santamaria. Ils seront les opprimés triomphant du tyran sanguinaire, ce « Turc de Bourgogne » décrit comme le pire des infidèles par le chroniqueur bâlois Jean Knebel. «C’est évidemment une belle fable, quand on connaît le comportement sanguinaire des Suisses. Mais cette fable nourrira pendant des siècles l’imaginaire d’une Suisse forte et fière.»

Des confédérés d’une extrême brutalité

Rompus au combat depuis leur plus tendre enfance, s’entraînant régulièrement lors de compétitions et de fêtes locales, les Confédérés au moment des guerres de Bourgogne étaient considérés comme d’excellents fantassins. Ils maniaient habilement la hallebarde, reconnaissable à son tranchant asymétrique, mais aussi la pique de cinq à six mètres, très utile contre les attaques de cavalerie. Certains combattants possédaient également des arcs, des arbalètes ou des armes à feu.

En principe, les Suisses ne faisaient pas de prisonniers, préférant massacrer l’ennemi et piller les cadavres. Un choix surprenant, si l’on sait qu’une rançon correspondait à une année de revenus du captif. Pour Charles le Téméraire, par exemple, il s’agissait d’un million de florins, soit environ quatre tonnes d’or.

En effet, comme le rappelle l’historien Jean-Baptiste Santamaria, les Suisses avaient la réputation de mener une « mauvaise guerre », ce qui leur valut la réputation de « bouchers ». En 1499 encore, l’ordonnance de guerre de Lucerne interdisait de faire des prisonniers. La violence des combattants suisses a même nécessité un effort de régulation de la part des autorités cantonales : pour calmer les ardeurs des combattants zurichois, il leur était interdit de démembrer les cadavres ennemis ou de leur arracher le cœur…

>1Jean-Baptiste Santamaria, La mort de Charles le TéméraireÉd. Gallimard, 2023.

 
For Latest Updates Follow us on Google News
 

PREV Des communistes actifs à Trois-Rivières? – .
NEXT Des majorettes de toute la France s’affrontent ce week-end dans le Tarn