devrions-nous nous concentrer davantage sur eux ? – .

«Moins qu’on ne le pense, plus grave qu’on ne le pense»

Pour la chercheuse Lorraine Derocher, spécialisée dans les enfants ayant grandi dans un contexte sectaire, des situations qui nuisent aux enfants en contexte religieux existent bel et bien au Québec, comme partout ailleurs.

« Mais je dirais quand même qu’il y en a moins qu’on ne le pense. Sauf que les situations sont plus graves qu’on ne le pense», ajoute la professeure agrégée au Centre d’études religieuses contemporaines de l’Université de Sherbrooke et chercheuse au Centre de recherche sur l’enfance et la famille McGill. Elle aimerait également avoir accès à des statistiques sur les groupes religieux problématiques au Québec.

Pour elle, un potentiel de dérapage existe dans les groupes religieux et idéologiques lorsque l’on observe les facteurs suivants : la rupture avec la société environnante, l’exercice abusif de l’autorité et le rapport troublé avec la loi.

Le fait d’avoir son propre système éducatif est un signe de rupture avec la société.

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Lorraine Derocher, professeure agrégée au Centre d’études religieuses contemporaines de l’Université de Sherbrooke et chercheuse au Centre McGill de recherche sur l’enfance et la famille (Jasmin Rondeau/La Tribune)

Sans se prononcer spécifiquement sur un groupe en particulier, elle invite néanmoins à nuancer lorsqu’on parle des mouvements religieux. « Il faut comprendre qu’en tant que francophones du Québec, nous avons un regard très teinté de notre histoire en lien avec le catholicisme. Sans vraiment le savoir, nous avons un préjugé très négatif sur la religion. Et par extension, sur les religions. Il faut se garder de porter un jugement d’intention. Les gens ont le droit de croire ce qu’ils veulent mais leurs pratiques doivent être conformes à la loi », explique-t-elle.

La liberté de religion est un droit garanti par l’État mais c’est « la loi qui peut en fixer la portée et en réglementer l’exercice », dit-elle, avec à l’appui la Charte des droits et libertés de la personne. La Loi sur la protection de la jeunesse en fait partie. Mais pour intervenir, le DPJ doit recevoir des signalements, souligne celui qui a écrit quatre livres sur les enfants au sein des mouvements religieux.

En droit, on peut, entre autres, justifier une intervention du DPJ lorsque l’on constate un isolement social ou un contrôle excessif subi de manière grave et continue. Ce qu’on retrouvera fréquemment dans les sectes dites totalitaires, précise Mme Derocher.

« Je pense que l’État est concerné, mais ce sont des situations très complexes. Il y a un grand défi. Des pratiques dangereuses peuvent également être trouvées dans des groupes beaucoup plus ouverts. La différence entre les deux est que dans les communautés fermées, il n’y a aucun rapport. Et à cause de cela, ce qui arrive, c’est que les enfants des groupes sectaires ne sont pas protégés, et à un moment donné, quand nous intervenons, il y a 15, 20 ou 30 enfants.

— Lorraine Derocher

Mme Derocher a également collaboré avec différents ministères pour rédiger un guide spécialement dédié au DPJ pour les interventions en contexte de groupes religieux et sectaires, publié aux Presses de l’Université du Québec.

“Je n’y crois plus”, confie une victime

Sherbrookoise d’origine belge Myriam Keyzer a grandi dans une secte totalitaire au Québec avant de s’enfuir à l’âge de 21 ans. Par ses œuvres et plusieurs entrevues médiatiques, elle a témoigné des nombreux abus et violences que son groupe ultra-catholique a infligé aux enfants qui étaient là.

Elle a toutefois choisi de ne pas nommer le groupe, “notamment pour éviter que les petits enfants qui y ont été sacrifiés et qui sont aujourd’hui adultes ne soient ostracisés et revictimisés par des jugements extérieurs hâtifs”. Elle déplore également toute l’attention médiatique accordée aux « gourous mégalomanes », au détriment des enfants.

A noter cependant qu’elle n’a pas grandi dans la Fraternité Saint-Pie

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Myriam Keyzer a été cloîtrée dès son plus jeune âge dans une secte vouée au catholicisme et aux violences quotidiennes. Aujourd’hui mère de deux enfants, elle enseigne le processus de croissance personnelle par lequel elle s’est intégrée dans la société. (Archives La Tribune)

Pour elle, il reste clair que l’encadrement et l’encadrement externes font généralement défaut dans les contextes religieux. « J’ai la profonde impression que si on voulait que ça s’arrête [la négligence d’enfants], ça s’arrêterait. Je n’y crois plus. Je regarde ma situation, et le gouvernement savait très bien que nous étions là.

Des policiers, des agents d’immigration et des intervenants de la protection de la jeunesse ont alors défilé devant elle, sans qu’elle soit expulsée, raconte-t-elle. « On se demandait, même nous les enfants, pourquoi personne n’était venu nous chercher », raconte celle dont l’éducation était assurée en interne.

« Les groupes religieux doivent être encadrés d’une manière ou d’une autre. Les enfants doivent être vus régulièrement par des médecins ou des personnes extérieures pour s’assurer qu’ils ont des références autres que les personnes à l’intérieur. Ce serait utile.

— Myriam Keyzer

Ces personnes extérieures doivent aussi gagner la confiance des enfants, dit-elle, afin de pouvoir recevoir des confidences ou des dénonciations si nécessaire.

Une explosion d’appels

>>>Mme Keyzer a grandi dans un environnement ultra-catholique qui lui a laissé de nombreuses blessures permanentes.>>>

Mme Keyzer a grandi dans un environnement ultra-catholique qui lui a laissé de nombreuses blessures permanentes. (Maxime Picard/La Tribune)

Le directeur général et fondateur d’Info-Secte, Michael Kropveld, estime que l’État gagnerait à s’intéresser aux différents mouvements religieux qui y évoluent.

Son équipe, qui informe et accompagne les familles et proches inquiets des membres des groupes religieux, connaît actuellement une explosion des appels. Une tendance qui s’explique en partie par la diffusion récente de nombreux documentaires sur le sujet, estime-t-il toutefois.

« Une société démocratique doit vivre avec des mouvements qui ne sont pas démocratiques. Mais en même temps, la façon dont une société démocratique survit dépend de la manière dont elle se protège. Je dis que oui, nous devons faire quelque chose, mais nous devons être sûrs que nous devons soigneusement peser le pour et le contre des mesures que nous voulons prendre. En même temps, vous ne voulez pas devenir le gourou de l’autre côté qui croit détenir la vérité et ce qui est bon pour les autres.

— Michael Kropveld

« Pas un danger social suffisant »

Le sociologue et directeur du Centre de ressources et d’observation de l’innovation religieuse (CROIR), Alain Bouchard, voit l’intérêt d’étudier les différents mouvements religieux en tant que chercheur. Il est cependant très critique quant à la possibilité que l’État s’y intéresse davantage au seul motif qu’il s’agit de mouvements religieux.

« Aucun de ces groupes n’enfreint la loi. Et lorsqu’ils enfreignent la loi, nous les arrêtons tout simplement. C’est souvent le cas pour les individus et non pour les groupes. À mon avis, ce serait une perte de temps et d’argent. Cela ne représente pas un danger social suffisant pour que nous [le justifie].»

>>>Alain Bouchard, directeur du Centre de ressources et d'observation de l'innovation religieuse (CROIR) de l'Université Laval.>>>

Alain Bouchard, directeur du Centre de ressources et d’observation de l’innovation religieuse (CROIR) de l’Université Laval. (Université Laval)

Au sujet des violences sexuelles, qui ont été dénoncées notamment au sein de l’Église catholique romaine, la Fraternité sacerdotale Saint-Pie Bouchard ne peut s’empêcher de faire des parallèles avec des fédérations sportives comme Hockey Canada.

« Quand quelqu’un vient critiquer les minorités religieuses pour avoir ce comportement, pour moi en tant que sociologue, mon réflexe est que je me retourne et je me rends compte que socialement, c’est presque normal. Je ne suis pas prêt à demander au gouvernement de surveiller de plus près une petite minorité religieuse, alors que dans l’ensemble de la population, nous ne sommes même pas capables de contrôler ce phénomène», souligne M. Bouchard.

 
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