sur les traces d’un vignoble frontalier

Pour Marc Ramu et Emilienne Hutin Zumbach, la frontière qui traverse le vignoble ne représente qu’une complication administrative, rien de plus. — © David Wagnières pour Le Temps

Une singularité liée à l’histoire du canton

Pour comprendre cette singularité, il faut faire un bond de plusieurs siècles dans le passé. Assis dans son bureau de la place du Bourg-de-Four, au cœur de la Cité de Calvin, Robert Cramer livre une véritable leçon d’histoire. Le président de l’Interprofession de la Vigne et du Vin de Genève remonte au Ve siècle, se concentre sur la période qui suit la Réforme, en 1536, qui voit apparaître les ancêtres des zones franches, et développe surtout celle qui suit le Congrès de Vienne, en 1815, et qui dessine notamment les contours de la Suisse et donc ceux du canton de Genève, tels qu’on les connaît aujourd’hui. «Si des terres agricoles étaient rattachées au canton, il y avait une volonté tant de la part des Genevois que des puissances européennes que cette expansion ne soit pas trop importante. D’un côté, nous ne voulions pas céder trop de terres et, de l’autre, la Rome du protestantisme ne souhaitait pas trop s’étendre, ce qui entraînerait l’intégration de nombreux catholiques français qui deviendraient Genevois”, souligne Robert Cramer. .

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La volonté est donc réciproque de façonner un petit canton. « C’est pourquoi il n’y a pas de logique géographique. Les frontières naturelles, comme les crêtes du Salève ou du Jura, n’ont pas été prises en compte», explique l’avocat. La réalité politique ne tient donc pas compte du relief et n’est pas cohérente avec la réalité agricole. C’est pour cette raison que des garanties ont été apportées quant à l’approvisionnement économique du canton de l’extrémité du lac. «C’est ainsi qu’a été mis en place le système des zones franches – qui permettent le libre-échange avec Genève –», explique Robert Cramer. Et quelque 120 hectares de vignes en font partie. «Ils ont toujours été cultivés par des Genevois et les raisins encaissés à Genève», insiste l’ancien élu écologiste, qui précise que le critère exige qu’ils soient situés à proximité de la frontière et non à 10 kilomètres de celle-ci. -ce.

Les vignes du sol français sont donc ancrées dans l’histoire du vignoble genevois. Et plus encore depuis la fin des années 2000 et une décision du Tribunal fédéral estimant qu’il n’y avait aucune raison de contester l’AOC Genève pour ces vignes situées en France. Une décision de justice qui met fin à plusieurs années de litiges au sein du monde vitivinicole genevois. La polémique est donc close. « Les raisins sont les mêmes, qu’ils poussent en Suisse ou en France. C’est le même terroir, le même produit. Il est impossible de voir la frontière. Sur certaines vignes, la moitié d’une grappe pousse d’un côté de la bordure et l’autre moitié de l’autre », sourit Robert Cramer.

Le domaine familial Les Hutins, dont la production est labellisée AOC Genève, s’étend sur 20 hectares dont une petite partie sur le sol français. — © David Wagnières pour Le Temps

Une frontière invisible qui n’a pas toujours été invisible

Sur les hauteurs de Dardagny, Emilienne Hutin Zumbach nous fait un petit tour chez le propriétaire. Début avril, les vignes débourrent déjà, en raison d’une météo plus que printanière. « Les générations plus âgées vivant à Dardagny avaient plus d’échanges avec le village français de Challex qu’avec Satigny. C’est une question de proximité », dit-elle en désignant les différents lieux dont elle parle. Pour la vigneronne et son fils qui travaille à ses côtés, la frontière n’existe pas. Lorsqu’ils se rendent dans leur région pour travailler, ils prennent rarement leurs papiers d’identité. Et cela peut réserver quelques petites surprises. « Mon fils a été contrôlé plusieurs fois par les douaniers », s’amuse-t-elle. On oublie qu’on traverse une frontière et qu’on change de pays… et encore plus lorsqu’on est dans les vignes. C’est notre vie quotidienne. Il est vrai qu’au cours de notre petite balade, nous avons changé plusieurs fois de pays, sans même nous en rendre compte.

Le raisin est le même qu’il pousse en Suisse ou en France. C’est le même terroir, le même produit.

Robert Cramer, président de l’Association du Vignoble et du Vin de Genève

Si la frontière est aujourd’hui invisible, cela n’a pas toujours été le cas. En 2020, une pandémie frappe la planète, les pays se barricadent pour empêcher le covid de se propager rapidement. Sur les hauteurs de Dardagny, des parcelles apparaissent sur la route qu’empruntent presque quotidiennement de nombreux vignerons genevois possédant des parcelles en France. S’ils pouvaient accéder au sol français – ils devaient prendre soin de leurs vignes –, ils n’avaient d’autre choix que d’emprunter les chemins enherbés qui serpentent entre les parcelles. Assis dans son caveau de dégustation, Marc Ramu s’en souvient. A la tête du domaine du Clos des Pins, à Dardagny, il possède 1 de ses 10 hectares de l’autre côté de la frontière. Vignobles situés à moins de 10 minutes en voiture de sa cave. « Un voyage pas plus long que d’aller vers d’autres parcelles », glisse-t-il.

Nazis, douaniers à vélo et gamaret

Dans sa famille, la viticulture est une véritable histoire de plusieurs siècles. « Mes ancêtres possédaient déjà des vignes en 1321 », affirme-t-il fièrement. Et d’ajouter, en souriant : « La frontière politique s’est matérialisée bien après la plantation des vignes. » Il a entendu de nombreuses histoires sur cette particularité genevoise. Notamment celles racontées par son père sur les années marquées par la guerre en Europe, entre 1939 et 1945. « Il n’y a eu qu’une seule année durant laquelle la frontière a été complètement fermée, les nazis étant de l’autre côté. Cette année-là, les vignerons français prenaient soin des vignes de leurs confrères suisses et vinifiaient les raisins, avant de restituer ce vin aux Suisses une fois la frontière rouverte», explique Marc Ramu.

Et puis il y a aussi les anecdotes concernant cette frontière. Comme celui de ce passage de 2 mètres qu’il fallait laisser, autrefois, le long de cette ligne invisible servant de séparation entre les deux pays. Pourquoi cette largeur, justement ? « Il fallait que deux douaniers puissent passer côte à côte avec leur vélo et leur cape de pluie », répond-il, sans savoir si cette règle est encore d’actualité aujourd’hui.

Il faut annoncer aux douanes suisses une estimation de la quantité de raisins qui traversera la frontière et les délais de passage

Marc Ramu, propriétaire du domaine Clos des Pins à Dardagny

Autre anecdote : Marc Ramu fut le premier à planter sur le sol français du Gamaret, cépage né à Changins d’un croisement entre Gamay et Reichensteiner. De quoi confirmer la réputation des vignerons genevois que l’on traite volontiers de curieux, eux qui n’hésitent pas à tester la plantation d’une multitude de cépages. « J’ai dû obtenir une dérogation pour pouvoir planter ce cépage, car il n’était pas autorisé en France à l’époque », explique-t-il. Si l’Etat français me l’a donné, il m’est néanmoins interdit de vendre les raisins à un vigneron français, je suis obligé de les exporter en Suisse.

“C’est beaucoup plus de paperasse”

En ayant des vignes sur les territoires de deux pays, on a affaire à deux administrations. « C’est beaucoup plus de paperasse, pour pas grand-chose au final. Mais c’est dans l’air du temps de remplir des papiers», souligne le vigneron-vigneron. Emilienne Hutin Zumbach est d’accord. Il y a toujours plus de papiers à remplir : une liste de véhicules et de matériels agricoles qui traversent la frontière, ou un autre des collaborateurs du domaine, voire ceux employés quelques semaines lors des vendanges ou du défrichement.

Mais la partie administrative la plus contraignante intervient en automne, lors des vendanges. “Nous devons annoncer aux douanes suisses, par email ou fax, les parcelles que nous vendons, une quantité estimée de raisins qui franchiront la frontière et les horaires de passage, et ce au moins deux heures avant de la traverser avec notre vendange”, grogne Emilienne Hutin Zumbach. Plus que la difficulté de la tâche, c’est la rigidité de l’administration qui le dérange. « Si la météo change ou si les vendanges prennent plus de temps que prévu ou au contraire vont plus vite, nous ne pouvons pas respecter les calendriers donnés, et cela crée des complications administratives. »

© David Wagner pour Le Temps

En 2021, le vigneron a oublié d’annoncer à temps certaines heures de passage des frontières. Un oubli dans la période de stress que représentent les vendanges pour un domaine viticole, lorsque les vignerons sont dans leur cave à gérer l’arrivée des vendanges ou les aléas liés à la météo. Son mea culpa n’y changera rien. Au lieu de payer, comme d’habitude, une TVA de 2,5 % sur la valeur des raisins, elle a dû payer des taxes beaucoup plus élevées, tout comme les importateurs de raisins. Philosophe, elle en parle désormais avec le sourire.

Malgré ce travail administratif supplémentaire, ni Emilienne Hutin Zumbach ni Marc Ramu n’ont voulu lâcher leurs vignes situées sur le sol français. « Ces vignes ne représentent pas une fierté particulière. Mais je ne me suis jamais posé la question de les abandonner», assure Marc Ramu. Pour Emilienne Hutin Zumbach, « ils font partie du domaine ». Et cela ne changera pas. « Certains clients sont surpris car ils n’imaginent pas que cela puisse exister. Mais quand on leur explique, ça les fait toujours sourire qu’une partie du vignoble soit en France. » Et Emilienne Hutin Zumbach d’ajouter : « Cela ne change pas le goût du vin. »

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