« ‘White Dog’ est le témoignage d’un homme qui refuse d’abdiquer sa foi en l’humanité » – .

« ‘White Dog’ est le témoignage d’un homme qui refuse d’abdiquer sa foi en l’humanité » – .
« ‘White Dog’ est le témoignage d’un homme qui refuse d’abdiquer sa foi en l’humanité » – .

Le directeur Anaïs Barbeau-Lavalette adapté au cinéma Chien blanc, l’histoire de l’écrivain Romain Gary à propos de sa tentative de sauver un chien dressé pour attaquer les Noirs aux États-Unis. En salles le mercredi 22 mai Chien blanc propose une réflexion renouvelée sur la lutte contre les injustices et le « privilège blanc ». Entretien.


Pourquoi avoir choisi de proposer en 2024 une nouvelle adaptation de Chien blancle livre de Romain Gary publié en 1970 ?

Anaïs Barbeau-Lavalette : J’ai lu Chien blanc très jeune, vers 14-15 ans. J’ai été frappé par l’intelligence de Romain Gary, sa façon unique et audacieuse de parler du racisme. J’ai relu le livre il y a quelques années et j’ai constaté qu’il avait malheureusement une très forte résonance avec les problématiques actuelles. Ce qui m’a particulièrement intéressé, c’est la remise en question centrale du privilège blanc, même si l’expression n’apparaît pas dans le livre. Comment pouvons-nous participer à une lutte dont nous ne sommes pas la principale victime ? Avons-nous vraiment le droit de le faire ? Pouvons-nous être un bon allié ? Il me semble qu’entre Romain Gary [Denis Ménochet à l’écran] et son épouse Jean Seberg [incarnée par Kacey Rohl], il existe une dichotomie dans leur vision de l’engagement en faveur des droits civiques. Jean Seberg est sur le terrain, manifeste, prend la parole publiquement et soutient les Black Panthers. Romain Gary a une vision plus intime de la lutte, plus utopique aussi. Il entreprend ainsi de « déprogrammer » ce chien blanc qu’il recueille, un animal dressé pour attaquer les noirs, plutôt que de marteler les rues.

La bande-annonce du film “Chien Blanc”, d’Anaïs Barbeau-Lavalette, en salles le 22 mai.

Vous accordez plus d’importance au personnage de Jean Seberg dans le film que dans le livre.

En effet. Je voulais filmer un tandem, pas seulement le narrateur de l’histoire. J’ai fait ce choix en partie après avoir rencontré Diego Gary, le fils du couple, qui vit en Espagne. Lorsqu’il a accepté de renoncer aux droits de l’adaptation, il m’a dit : «S’il vous plaît, prenez soin de ma mère. » Dans le livre, elle n’a pas toujours le bon rôle, car Romain Gary l’a écrit au moment de leur séparation, en 1969 – le couple a divorcé l’année suivante. Je voulais dresser le portrait d’une femme non seulement riche, belle, célèbre, mais dont l’engagement était authentique. Jean Seberg s’était rebellée contre les injustices depuis son adolescence. Elle a mené son combat de manière peut-être maladroite mais sincère. Romain Gary en doutait et n’hésitait pas à le souligner : « Vous faites tourner tout autour de vous » affirme-t-il. Jean Seberg répond que si elle ne se mobilise pas, les caméras ne bougent pas, et donc très peu de gens entendent parler des luttes. L’actrice était consciente de sa situation inconfortable. D’ailleurs, dans une scène du film, une militante noire lui demande de quitter un enterrement, car elle a le sentiment de se faire voler ce moment d’intimité par la star. « Laissez-nous notre combat, c’est tout ce qu’il nous reste » elle lui a dit. Revenu à sa position privilégiée, Jean Seberg est finalement rejeté partout.


Dans le film « White Dog », Kacey Rohl incarne l’actrice Jean Seberg, militante pour les droits des Afro-Américains. © Vivien Gaumand

Jean Seberg est intimement touchée par cette demande, comme si elle ne parvenait jamais à trouver la place qui lui revient dans son époque.

On a tendance à mettre les grands acteurs et actrices sur un piédestal et à considérer leurs engagements avec distanciation, parfois avec une admiration ou une désapprobation – selon où l’on se place – qui peut paraître excessive. Je ne voulais pas raconter une époque aussi grandiose. J’avais envie de me rapprocher des personnages principaux, d’être au plus près de leur fibre humaine, de leurs défauts, de leurs désordres, plus que de leur magnificence. Des stars comme Jean Seberg ou Marlon Brando ont payé cher leurs positions, elles ont vraiment pris des risques. Le FBI a ainsi diffusé de fausses informations sur l’actrice pour tenter de la faire taire, laissant croire qu’elle était tombée enceinte d’un membre des Black Panthers. Ces manipulations ont contribué à sa future autodestruction. Je voulais transmettre l’idée que dans ces combats, et sans mauvais jeu de mots, tout n’est pas noir ou blanc. C’est bien plus complexe que cela. Je crois que personne n’a été malhonnête, agissant pour apaiser sa conscience ou pour attirer le respect du public. Chacun essayait de faire ce qu’il pouvait. C’est encore le cas aujourd’hui.

“Le ‘chien blanc’ de Romain Gary représente une métaphore de la haine des Noirs qui traverse l’histoire des États-Unis depuis des siècles”

Le « chien blanc » en question est un animal dressé par des racistes pour attaquer et tuer des noirs, que Romain Gary pense pouvoir sauver de lui-même. Pourquoi l’auteur s’y intéresse-t-il autant ?

L’histoire est parfaitement vraie, l’écrivain en a même fait une obsession. Ce chien, perverti par la haine des humains, devient un monde, à ses yeux, un “chien historique”, comme il l’écrit. Il représente une métaphore de la haine des Noirs qui traverse l’histoire américaine depuis des siècles. C’est pourquoi j’ai choisi d’entrecouper l’histoire centrale de scènes faisant référence à différentes époques, comme un leitmotiv : un chien poursuivant des esclaves en fuite, des images d’archives de chiens attaquant des manifestants pour les droits civiques dans les années 1960, puis plus récemment des militants du mouvement Black Lives Matter. . On se souvient aussi qu’il y a quelques années, Donald Trump tweetait “Amenez les chiens” [« amenez les chiens »] à propos de Black Lives Matters. Il s’agit bien du même chien blanc qui traverse malheureusement l’Histoire.

On voit Romain Gary écrire, dans le film : « Je refuse de céder à l’escalade moderne de la désensibilisation. » Cette lutte semble plus large que celle pour les droits civiques.

C’est l’une des phrases du film qui me bouleverse le plus. Romain Gary refuse de s’engourdir, de se surprotéger. Selon lui, lorsque nous devenons désensibilisés, nous perdons le contrôle du monde et la possibilité de le changer. Son obsession pour le chien est donc le témoignage d’un homme qui refuse d’abdiquer sa foi en l’humanité. Il me semble qu’à ce moment de sa vie, Romain Gary avait encore de l’espoir et qu’il a échappé au suicide grâce au chien blanc. Il ne se donne pas la possibilité de désespérer. Et puis, le chien le renvoie à une autre préoccupation qui lui est chère, celle de la cause animale. Dans une scène charnière du film, Jean Seberg propose de tuer le chien, car elle pense qu’il n’est pas possible de le sauver : « Tue-le, il est raciste, ton chien. » Son mari refuse. “Une vie vaut une autre vie” il à répondu. Pour lui, il n’existe pas d’échelle de valeur pour la vie. Tout est sur un pied d’égalité. Romain Gary a la cause de la vie qui lui tient à cœur. J’ai voulu transmettre cette sensibilité à l’écran en insérant des gros plans sur la nature. Il y a quelque chose dans cette vie parallèle, dans tout ce qui continue à vivre, les arbres, l’eau, les insectes, évidemment le chien, les animaux, qui le bouleverse. Comme si la permanence de la nature était un contrepoint aux désastres que vivent et provoquent les humains.

“Les Afro-Américains sont les personnages secondaires de mon film, parce que j’ai respecté l’intrigue du livre, mais ce sont les personnages principaux de l’histoire”

À plusieurs reprises, des personnages noirs ont des regards appuyés sur la caméra. Pourquoi avoir fait ce choix visuel ?

Je voulais que ces individus nous laissent une marque, qu’on se souvienne d’eux. Surtout le personnage de Jamie [joué par Michaëna Benoit], que l’on voit relativement peu dans Chien blanc mais qui mourra. Le film embrasse le point de vue de deux Blancs privilégiés, Romain Gary et Jean Seberg. Je suis moi-même une réalisatrice blanche, donc je suis un peu dans leur situation, dans un sens. Mais en même temps, je voulais trouver un moyen de rappeler que cette grande histoire appartient aux Afro-Américains. Ce sont les personnages secondaires de mon film, car j’ai respecté l’intrigue du livre, mais ce sont les personnages principaux de l’histoire. Les regards des caméras permettent de renvoyer les spectateurs blancs présents dans la salle à leur propre privilège blanc. Je pense qu’ils se sentiront interpellés, comme si cette attitude faisait tomber un mur.

Comment avez-vous intégré cette réflexion sur le privilège blanc dans votre travail lors du tournage ?

Je ne pourrais pas faire ce film aujourd’hui comme nous l’aurions fait il y a vingt ans. Nous avons beaucoup réfléchi à la manière d’aborder cette question de manière responsable. Je suis un réalisateur québécois, et ce genre d’approche reste assez nouveau au Québec. Je me suis donc entouré de consultants afro-descendants pour l’écriture et la production. Et dans chaque département, chacun des chefs de département disposait également d’un consultant afro-descendant, tant pour le son que pour les costumes ou le montage. C’était extrêmement vulnérable pour tout le monde, en réalité, cela ajoutait une couche de doute à la création qui, par essence, est déjà un lieu de doute et de recherche. Ils m’ont fait remarquer tous les angles morts que je pouvais avoir en tant que Blanc, avec certains choix de mise en scène que j’aurais pu avoir, sur un angle de caméra ou une ligne de dialogue. Faire de nombreuses recherches documentaires n’a pas suffi à enrichir mon regard sur un sujet aussi important et douloureux : pour être un bon allié, il faut accepter de prêter son flanc. Ces sensibilités afro-descendantes étaient donc très précieuses sur le plateau. Tout le monde a pris le risque de la rencontre. C’est une étape nécessaire pour avancer ensemble, pour mieux dialoguer et imaginer comment raconter l’autre de la manière la plus juste possible.

Le film Chien blancdeAnaïs Barbeau-Lavalettesort en salles le mercredi 22 mai. Avec Denis Ménochet, Kacey Rohl, KC Collins.
Chien blanc, le roman de Romain Gary dont est basé le film, est disponible chez votre libraire en livre de poche dans la collection Folio des éditions Gallimard.

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A quoi sert l’amour, quand la bonne santé, la réussite professionnelle et les plaisirs solitaires suffisent à nous offrir une vie pas trop mauvaise ? Depuis que nous parcourons cette Terre, ne devrions-nous pas mettre de côté nos tendres inclinations ?
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