« Notre résilience devient un défaut »

« Notre résilience devient un défaut »
« Notre résilience devient un défaut »

A la tête d’un groupe fondé par son grand-père, libraire, en 1933 à Beyrouth (Liban), et qui s’est ensuite développé dans l’édition et la distribution jusqu’au Maroc avec le rachat d’Atlas en 2022, maison spécialisée dans le livre scolaire, Émile Tyan a participé à un discours lors de l’ouverture de la Conférence internationale des libraires à Sharjah, aux Émirats arabes unis. Souffrant des crises continues dans son pays depuis de nombreuses années, il a partagé son expérience avec les libraires des pays du Sud, marquée par la résilience et une certaine lassitude.

Livres Hebdo : Comment évolue la situation au Liban ?

Émile Tyan : C’est extrêmement « challengeant » actuellement pour notre cœur de métier qui est au Liban. Nous sommes plongés dans une série continue de crises depuis 2019 et les manifestations. Puis il y a eu le Covid et la terrible explosion de 2020, une dévaluation spectaculaire de la livre libanaise et maintenant la situation au Sud-Liban avec les affrontements entre Israël et Gaza qui durent depuis plus de huit mois. Il y a donc une sorte de stress permanent même si la vie quotidienne à Beyrouth n’est pas affectée. Et quelle que soit l’activité que nous dirigeons dans la région, nous la pilotons à vue.

Concernant les activités d’édition et de librairie de votre groupe, comment résistez-vous ?

Aujourd’hui, l’activité a chuté de 50 % par rapport à 2019 avec un point bas à -70 % en 2022. Depuis, elle a fortement augmenté mais il faut voir par où commencer ! Nous avons donc revu nos modèles économiques et investi massivement dans la vente en ligne. Nous avons également fermé deux points de vente, dont notre plus beau magasin détruit par l’explosion du port de Beyrouth. Il a fallu « réduire » (réduire notre voile, ndlr) mais sans perdre notre savoir-faire, qui s’est avéré être une réelle menace. Heureusement, nous avions quelque peu anticipé cette situation en investissant hors du Liban, dans le monde arabe, au Maroc, aux Emirats et même en Arabie Saoudite… L’idée étant d’être le moins dépendant de cette situation libanaise. Et donc logiquement, les projets liés au marché libanais, sur les traductions par exemple, sont retirés de l’équation…

« Il faut s’éloigner d’une vision purement comptable de l’exportation du livre français »

Vu de France, le monde arabe semble avoir sa porte d’entrée vers le Liban. Est-ce toujours le cas ?

Nous essayons effectivement de garder ce prisme. Notre culture francophone est précieuse et nous incite à choisir naturellement des livres français à traduire, notamment destinés aux jeunes. Alors consciemment ou inconsciemment nous sommes le porte-drapeau dans cette région de tous les savoir-faire français que nous traduisons en arabe. Nous sommes aussi souvent aidés par des instituts français dans différents pays qui sont aussi de bons relais. Mais ce que je constate, c’est que notre résilience devient très clairement un défaut car elle ne nous aide pas à nous rebeller contre l’état actuel des choses.

Vous demandez depuis longtemps une baisse des prix pour les échanges avec la France et notamment l’exportation des livres français. Êtes-vous entendu ?

J’ai l’impression de parler à un mur… L’édition française doit cesser de considérer l’exportation du livre comme une activité qui doit être rentable en soi et la considérer comme marginale. Avec ou sans export, la production est la même en France. Il faut donner de l’oxygène au libraire francophone sous peine de mort, pour qu’il n’y ait plus d’exportations ! Il faut s’éloigner d’une vision purement comptable.

Keynote avec Emile Tyan et la libraire-auteur-éditrice égyptienne Nadia Wassef – Photo SBA

Vous avez participé à la Conférence internationale des libraires à Sharjah (EAU). Qu’en as-tu pensé?

Il est original dans son angle de vue en plaçant les libraires et les distributeurs au centre de l’attention plutôt que les éditeurs. Maintenant, je ne crois pas qu’à Sharjah les autorités aient une baguette magique et je ne crois pas qu’il y aura des changements drastiques à la suite de cette conférence. Mais au moins on a un autre regard, il y a un partage d’expérience…

 
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