Paul Auster est décédé à l’âge de 77 ans

Paul Auster est décédé à l’âge de 77 ans
Paul Auster est décédé à l’âge de 77 ans

“L’l’homme n’a pas une seule et même vie ; il en a plusieurs mis bout à bout, et c’est là son malheur. » A l’heure où décède Paul Auster, décédé mardi 30 avril 2024 à l’âge de 77 ans, cette phrase de Chateaubriand, placée en épigraphe du Livre des illusions (2002), prend une signification particulière. Auteur d’une œuvre considérable – dix-sept romans, huit recueils de poèmes, cinq essais autobiographiques, un livre de correspondance avec le prix Nobel JM Coetzee et quatre films – l’auteur américain a-t-il eu le sentiment d’avoir eu une seule vie ou plusieurs mettre ensemble?

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Dans son dernier grand livre, l’ambitieux 4 3 2 1, En tout cas, il explorait les quatre existences alternatives d’un personnage nommé Archie Ferguson qui lui ressemblait beaucoup. Et toute son œuvre en témoigne : Auster, le grand romancier du hasard, était hanté par l’idée de la multiplicité des destins, et par le caractère fondamentalement tragique de l’existence.

Paul Auster à Columbia, sa seconde vie

La première vie de Paul Auster commence à Newark, New Jersey, le 3 février 1947, dans une famille juive de la classe moyenne. Le bureau de l’immigration d’Ellis Island apparaît dans plusieurs de ses romans, notamment Palais de la Lune Et 4 3 2 1…Et pour cause : nous avons immigré de Russie du côté de Sam, le père, et d’Autriche du côté de Queenie, la mère.

A ce lourd passif (spectre des pogroms tsaristes et de la Shoah) s’ajoute une tragédie qu’Auster découvrira adulte : alors que Sam Auster avait 8 ans, sa mère – la grand-mère de Paul Auster – tua son père. Acquittée pour démence passagère, elle refait sa vie, avec ses cinq enfants, en leur interdisant de révéler à quiconque ce terrible secret de famille. Ceci explique, au moins en partie, le silence de Sam, un homme difficile à définir à qui son fils se consacre, en L’invention de la solitude, pages intitulées « Portrait d’un homme invisible ».

Enfant, le jeune Paul trouvait du réconfort dans les livres et le cinéma. En véritable enfant des années 50, il aime La guerre des mondes Et L’homme qui rétrécit. Adolescent insoumis déjà sujet à des crises dépressives, il rêve de quitter Newark et travaille sur des nouvelles tout en rêvant d’être un grand écrivain. Il est marqué, à l’âge de 14 ans, par la mort sous ses yeux d’un camarade foudroyé lors d’une randonnée, épisode que l’on retrouve sous différentes formes dans plusieurs de ses romans.

L’entrée à l’Université de Columbia en 1965 marque le début de la seconde vie de Paul Auster. Il se passionne pour Borges (une influence majeure sur son œuvre) et Sartre, mais aussi pour Nathaniel Hawthorne et Edgar Allan Poe, deux auteurs dont il dira plus tard qu’il était « extraordinairement proche » en tant que pionniers du grand roman américain. Il a également participé à l’effervescence politique de l’époque et aux sit-in de protestation contre la guerre du Vietnam.

Après son diplôme, en 1970, il s’installe à Paris (où il était déjà venu en 1967, échouant au concours de l’Idhec, ancêtre de la Femis). Paul Auster a 23 ans, et mène une vie de bohème dans sa chambre de bonne, entre rencontres furtives avec des prostituées, écriture de poèmes et traductions. Ses deux auteurs préférés étaient Stéphane Mallarmé et Joseph Joubert, essayiste et moraliste, dont l’un Recueil de pensées a été publié chez Chateaubriand. Malgré le romantisme de ces années, le désespoir n’est jamais loin.

La « Trilogie new-yorkaise » de Paul Auster

Avec sa compagne, l’écrivaine et traductrice française Lydia Davis, qu’il épouse en 1974, Paul Auster retourne aux États-Unis. Dans Le Diable par la queue, un texte qui aborde sa vie du point de vue de l’argent, Auster raconte leurs années d’extrême pauvreté, notamment à l’époque de la naissance de leur fils, Daniel. Il enchaîne des petits boulots absurdes, pense à l’argent du matin au soir, publie un roman policier sous pseudonyme et plusieurs recueils de poèmes sans améliorer sa situation matérielle.

Ce n’est qu’après son divorce avec Lydia Davis en 1977 que Paul Auster connaît le succès. L’invention de la solitude, un livre autobiographique mais écrit avec un goût de distanciation avec la France, le transforme du jour au lendemain en un écrivain à suivre. Une nouvelle vie commence alors, avec Siri Hustvedt (née en 1955), philosophe, épistémologue et romancière. Le couple, qui s’est marié en 1981, s’est installé à Park Slope (un quartier de Brooklyn devenu de plus en plus chic au fil du temps). Il est grand et brun, elle est blonde et élancée : leur duo est si glamour qu’au fil des années, ils se sont vu proposer plusieurs contrats publicitaires. Auster et Hustvedt – dont la fille Sophie est née en 1987 – sont rapidement devenus de véritables icônes de la scène littéraire new-yorkaise.

New York est justement l’un des motifs principaux de l’œuvre. Dans sa trilogie dite « New York », composée de Ville de verre, Revenants Et La pièce cachée, Auster réinvente le roman policier sous la forme d’un puzzle à la Borges. Manhattan – en particulier le quartier de l’Université de Columbia – devient un paysage mental labyrinthique, où l’on marche des heures sans faire le moindre progrès et où les appartements difficiles à trouver cachent d’indicibles secrets.

New York, et plus particulièrement Brooklyn, est aussi le personnage central des films que Paul Auster a co-réalisés avec Wayne Wang dans les années 1990, Fumée Et Brooklyn Boogie. Dans le premier film, Auggie, le propriétaire d’un magasin de cigarettes joué par Harvey Keitel, prend chaque jour une photo de sa rue, à la même heure, au même endroit. Minutieux, intéressé par l’indicible et l’intangible, c’est un véritable artiste. Fumée connaît un grand succès, notamment en France où Paul Auster ne cesse de se rendre et où il est un auteur culte depuis le milieu des années 1980.

Tragédies personnelles

Dans un livre d’entretiens publié en 2020, Paul Auster explique être obsédé par « la fissure ouverte entre le monde et la parole ». Il cherche, dans ses grands romans – Moon Palace, M. Vertigo, Léviathan, Parc du coucher du soleil – comme dans ses textes autobiographiques (les très beaux Chronique d’hiver Et Excursions à l’intérieur), pour trouver les mots justes pour raconter une certaine réalité américaine : l’immigration, le racisme, le capitalisme et ses excès, la crise financière… Les romans se déroulent en cercles concentriques, évoquant des croisements de destins, des coïncidences inquiétantes, des vies qui bifurquent. Les autobiographies explorent de manière douloureuse le thème de la solitude existentielle présent dans plusieurs romans, notamment dans Palais de la Lune.

Auster ne cache pas ses périodes dépressives, sa difficulté à être. Il ignore cependant certains aspects de sa vie, notamment la trajectoire trouble de son fils, Daniel. Dans son roman à succès Tout ce que j’ai aimé, dédié à son mari, Siri Hustvedt met en scène un adolescent troublé, à la limite de la sociopathie, qui se retrouve impliqué dans le meurtre d’un trafiquant de drogue. Quelques années plus tôt, en 1996, Daniel – 18 ans – était en effet présent dans un appartement de Hell’s Kitchen lors de l’assassinat particulièrement sordide d’un trafiquant de drogue, Andre Melendez, dit « Angel ».

Après ce premier drame, Daniel Auster mène une carrière de photographe et de DJ très perturbée par sa toxicomanie. En 2021, alors qu’elle était en sa compagnie, sa fille Ruby, âgée de 18 mois, a ingéré un mélange de fentanyl et d’héroïne et est décédée. Daniel Auster est accusé d’homicide involontaire. Quelques mois plus tard, il est retrouvé inconscient sur un quai du métro de Brooklyn et meurt d’une overdose à l’âge de 44 ans.

« Baumgartner », le portrait affectueux de son épouse Siri Hustvedt

Après ce drame innommable dont il refusait absolument de parler à la presse, Paul Auster publia un livre, Blood Country : une histoire de violence armée aux États-Unis. Ses textes accompagnent les photos de son gendre, Spencer Ostrander. Ils racontent l’histoire d’un pays en deuil : à Aurora, Newtown ou Uvalde, partout où des massacres ont eu lieu.

« Dernière newsletter de Cancerland » : c’est ainsi que Siri Hustvedt titre les posts Instagram qu’elle écrit depuis l’été 2023 sur ce pays « déroutant et traître ». », celle de la maladie, dont Paul Auster avait été habité récemment. C’est d’ailleurs sur ce réseau social (où elle compte plus de 33 000 « followers ») que la romancière a annoncé il y a quelques mois « un petit livre tendre et miraculeux » de son mari, Baumgartnerpublié récemment par l’éditeur français d’Auster, Actes Sud.

Le personnage central est Sy Baumgartner, un professeur de philosophie de 71 ans qui revisite la grande histoire de sa vie, l’amour qui l’unissait à son épouse Anna, décédée une dizaine d’années plus tôt. Une conscience aiguë de la fragilité des choses donne à ce roman, entièrement écrit au présent, un sentiment d’urgence. Ce livre de synthèse sur ce qui compte dans la vie qui touche à sa fin est aussi, et peut-être surtout, le portrait amoureux d’une femme adorée même dans l’au-delà.

Avec Paul Auster disparaît un esprit brillant et cultivé, un romancier qui au fil du temps est devenu de plus en plus profond dans sa vision de la vie, un Américain frappé malgré lui par la violence de son pays. Autant de facettes à explorer en se replongeant dans son œuvre remarquable.

Tous les livres de Paul Auster sont disponibles chez Actes Sud, dans les traductions de Pierre Furlan, Christine Le Bœuf, Gérard Meudal et Anne-Laure Tissut.

 
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