À contrecœur, les descendants français d’immigrés préparent leur départ – .

À contrecœur, les descendants français d’immigrés préparent leur départ – .
À contrecœur, les descendants français d’immigrés préparent leur départ – .

« En annonçant la dissolution, Macron a pris l’échiquier de ma vie et a tout balancé. » Sirine dit souffrir de crises d’angoisse depuis trois semaines. « Il a joué avec le feu et c’est nous qui brûlons. » À 27 ans, la Franco-Algérienne se prépare à passer l’examen du barreau pour devenir avocate. Mais l’actualité politique et les résultats du premier tour de ces législatives anticipées – qui ont placé en tête le Rassemblement national, désormais aux portes du pouvoir – ont bouleversé ses projets de vie. Très émue, elle confie :

« 10 millions de mes concitoyens m’envoient le message en pleine figure que je ne suis pas assez français pour eux. »

« C’est extrêmement lourd », ajoute Sarah (1), une Franco-Marocaine. Elle aussi musulmane, elle ne supporte plus les regards indiscrets dans l’espace public ces derniers jours. « Les musulmanes, les femmes qui portent le voile, seront les premières victimes de ce régime fasciste et de la montée de l’extrême droite. » Ces deux femmes ont construit leur vie en France et n’ont jamais vécu ailleurs. Mais aujourd’hui, elles se demandent : est-il temps de partir ? Sirine résume :

« Avec tout ce que je suis – militante, féministe, bi, franco-algérienne, issue d’un quartier populaire – j’ai l’impression d’avoir une cible dans le dos. Si je reste et que le RN gagne, je vais mourir. »

Elle a peur des « activistes violents ou des personnes décomplexées qui pourraient [la] « tabassée dans la rue ». Mêmes angoisses pour Sarah, Lilloise de 19 ans, qui songe à partir en Espagne ou en Belgique, « afin de préserver [sa] santé mentale et [son] intégrité physique ». Les descendants d’immigrés décrivent depuis plusieurs mois l’atmosphère étouffante et leur sentiment d’être « des boucs émissaires constamment pointés du doigt ». Mais tout s’est accéléré depuis la dissolution de l’Assemblée. Inès, Bilal (1), Anissa (1), tous parlent, avec regret, de partir.

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« C’est toujours notre faute »

« Dès que j’allume la radio ou la télé, c’est trop violent : c’est toujours de notre faute, à nous les racisés », déplore Inès, abattue. À 38 ans, cette Franco-Tunisienne a passé une partie de sa carrière dans occupent des positions importantes dans le monde de l’art contemporainUn avenir tout tracé. Mais depuis quelque temps, elle prend des cours d’arabe avec l’idée de s’exiler au Moyen-Orient, espérant pouvoir mettre ses compétences « à profit ». Sirine, la future avocate, confirme :

« Dès qu’un membre du RN parle, c’est peine perdue pour moi. »

Bilal constate que la pression continue sur les réseaux sociaux. « Quand on voit le nombre de commentaires racistes, xénophobes, antisémites… Je me dis qu’avec le RN au pouvoir, les gens vont se permettre de le dire dans la rue à tue-tête. » L’ancien éducateur spécialisé de 27 ans, aujourd’hui enseignant en ULIS (Unité localisée d’inclusion scolaire), songe depuis quelque temps à s’exiler au Québec, sans jamais franchir le pas. Mais la semaine dernière, en voyant les sondages sur le résultat du premier tour des législatives, il a commencé ses démarches administratives pour demander un visa de travail Canadien. Il n’y a pas de barrière linguistique là-bas et, espère-t-il, « une meilleure appréciation du travail social ».

« Bientôt je pourrai baiser des gauchos comme toi »

Le 10 juin, les deux frères cadets de Sirine, âgés de 19 et 21 ans, parlaient en arabe dans la rue. Deux policiers en civil se seraient approchés et auraient exigé leurs cartes d’identité, avant de leur ordonner de parler français, selon le récit de la sœur aînée. « Ils ont pris leurs papiers et les a jetés à la poubelle devant eux “, insiste-t-elle. “Ils les ont frappés et quand mes frères ont dit : ‘Arrêtez, on va porter plainte'”, ils leur auraient dit :

« Nous faisons ce que nous voulons. Attendons d’être au pouvoir. »

Ce dimanche 30 juin, dans un bureau de vote de la région lilloise, c’est l’amie voilée de Sarah qui a été interpellée par une mère de famille : « Ils sont partout ! » aurait-elle dit. Chacun a son histoire. Pour Bilal, l’enseignant qui veut s’exiler au Canada, l’agression s’est produite lors d’une soirée électro. Un homme lui a demandé s’il vendait de la drogue, avant de poursuivre : « Tu as l’air d’un gauchiste. » Bientôt je pourrai baiser des gauchos autant que je veux. « Le professeur continue :

« C’est ma sphère privée. J’y vais pour me détendre, pas pour me battre ou rencontrer des gens qui ont ces idées. »

Trahison

« Tout ce que dit le RN sur les binationaux est une trahison », estime Anissa. Récemment, la Franco-Algérienne a décidé de partir, sans être encore sûre de la destination. Pourquoi pas l’Algérie, où elle a déjà les papiers. Et depuis quelque temps, elle place ses revenus dans une banque algérienne. Originaires du Nord, ses grands-parents sont arrivés dans les années 1960, quand les industries locales avaient besoin de main-d’œuvre pour les mines de la région. « La France doit beaucoup aux descendants d’immigrés », explique-t-elle, racontant les histoires que lui ont racontées ses aînés. Notamment l’époque des chevaliers de Roubaix à la fin des années 1980, ces hommes racistes qui « demandaient aux Maghrébins de Roubaix de baisser les yeux si un Blanc leur parlait ». « Mes aînés ignoraient la discrimination : ils tendaient même une joue », soupire-t-elle, avant d’ajouter :

« J’ai l’impression de revenir à cette époque, avec les nouvelles sur les doubles nationaux. »

Un sentiment de « trahison » partagé par Bilal, l’enseignant. Ses parents et grands-parents ont eux aussi travaillé pour l’État français : « Nous avons servi le pays et je le sers encore. Sachant que je marche dans la rue à côté de gens qui ne m’accepteront jamais comme je suis, c’est violent », conclut Anissa, toujours en image :

« Je me sens comme un enfant de la patrie et ma mère a des enfants préférés, et je n’en fais pas partie. »

La jeune femme est en couple depuis peu, ils pensent à l’avenir, à fonder une famille. « Mais je ne peux pas imaginer avoir des enfants ici… » À contrecœur, elle est persuadée qu’elle pourrait commencer une nouvelle vie ailleurs. Peut-être. Sirine, de son côté, répète émue qu’elle aime son pays, la France. « Mais l’extrême droite nous a volé le mot patriote. »

(1) Les prénoms ont été modifiés.

Illustration de couverture par Nayely Rémusat.

 
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