Le patriotisme religieux de l’Église orthodoxe russe, un petit coup de pouce à la propagande de guerre de Poutine

Le patriotisme religieux de l’Église orthodoxe russe, un petit coup de pouce à la propagande de guerre de Poutine
Le patriotisme religieux de l’Église orthodoxe russe, un petit coup de pouce à la propagande de guerre de Poutine

La guerre en Ukraine est «une lutte sur le plan spirituel” a déclaré le patriarche Cyrille en mars dernier, à l’occasion de la Journée des troupes de la Garde nationale à qui il a souhaité “force, courage et aide de Dieu« . Pour l’homme fort de l’Église orthodoxe russe (EOR), les soldats russes »sont appelés à défendre sans relâche la patrie [face à] forces malveillantes externes« . Le chef du Patriarcat de Moscou réitère ainsi son soutien à la guerre que mène la Russie contre l’Ukraine.

Issu de la branche la plus conservatrice de l’EOR, le patriarche estime que la Russie est l’un des dix pays »vraiment souverain“sur le globe, c’est-à-dire”indépendant de tout autre centre de pouvoir« comme l’OTAN. Assumant son extrême homophobie, il affiche sa volonté d’éliminer de la sphère publique les comportements qu’il considère comme déviants et importés. »l’Occident décadent« . Dès mars 2022, il justifiait la guerre en parlant de lutte contre fierté gai. Mais au-delà de ces propos complotistes, il affirme aussi que la civilisation russe est une communauté porteuse de Dieu qui dépasse les peuples et les ethnies. Raison pour laquelle, selon lui, l’EOR doit dépasser les frontières russes pour renforcer et étendre son influence canonique… Si trop d’obstacles se présentent, une guerre peut s’avérer nécessaire.

L’EOR s’investit également pleinement dans les missions de l’armée russe à travers son « Institut du clergé militaire », géré par le « Département synodal de coopération avec les forces armées et les forces de l’ordre ». Selon les derniers chiffres, datant de 2017, 172 ecclésiastiques ont exercé des fonctions pastorales, mais aussi militaires : visites au front, voyages sur des navires de guerre, participation à des exercices… L’EOR présente l’engagement militaire comme un sacrifice pour se purifier de ses péchés. “Soucieux du salut de l’âme humaine, [l’Église] accorde une attention particulière à ceux qui accomplissent leur devoir militaire et sacré», peut-on lire dans le bulletin d’un séminaire théologique organisé en 2023.

La même imagination impériale

La lecture civilisationnelle du conflit en Ukraine donnée par le patriarche Cyrille correspond à l’imagination impériale de Vladimir Poutine. Le chef du Patriarcat de Moscou a presque toujours affiché un soutien sans faille au président, d’abord par convictions personnelles, puis par une stratégie professionnelle visant à préserver ses relations avec le pouvoir. La seule véritable exception a été l’annexion unilatérale de la Crimée en 2014, qu’il n’a ni soutenue ni condamnée. Soucieux de ne pas faire apparaître son Église comme une marionnette de Moscou, sa priorité était plutôt de maintenir la cohésion ecclésiastique avec l’Église orthodoxe ukrainienne.

L’« opération spéciale » de 2022 a bouleversé cette retenue diplomatique. Maudit quoi qu’il arrive par les fidèles ukrainiens, le patriarche a durci son discours au cours du conflit pour glisser vers une véritable propagande de guerre apportant clairement un soutien moral à l’invasion de l’Ukraine. Un document publié le 27 mars par le Conseil populaire mondial de Russie – qu’il préside – l’illustre parfaitement. Présentant huit propositions pour «protéger, renforcer et restaurer l’unité du monde russe», le texte soutient la nécessité d’un «opération militaire spéciale contre le régime de Kiev et contre l’Occident qui le soutient« . Il évoque un «guerre sainte dans laquelle la Russie et son peuple défendent l’espace spirituel unique de la Sainte Russie [et] protéger le monde des assauts du mondialisme et de l’Occident tombé dans le satanisme.” Pour lui, “La Russie doit devenir l’un des principaux centres du monde multipolaire“, signification “le plus haut de son existence“être à être”le « Titulaire » mondial qui protège [l’humanité] difficulté« . Ces propos à dimension messianique, voire eschatologique, justifient le recours à la « légitime défense » par la Russie… voire le recours à l’arme nucléaire. Sur le terrain, il est déjà arrivé que certains prêtres militaires bénissent des armes, notamment nucléaires.

Diplomatie confessionnelle

Le soutien dont bénéficie Vladimir Poutine de la part du chef de l’EOR est-il réciproque ? Quoi qu’il en soit, le président mobilise régulièrement la diplomatie confessionnelle pour accroître son influence et défendre son idéologie conservatrice au sein de la société. Les organes de propagande russes empruntent également au patriarche le terme de « dé-satanisation » de l’Ukraine depuis l’automne 2022. Vladimir Poutine intègre également dans ses discours idéologiques certaines idées promues par la branche la plus conservatrice de l’EOR, comme la promotion du la famille comme école de vie.

Pour Vladimir Poutine, l’identité religieuse n’est pas toute-puissante, elle est stratégique

Le président valorise cependant le caractère laïc et multiconfessionnel de la Fédération de Russie, un statut qui lui permet de gérer la diversité ethnique de son territoire face au risque permanent de déstabilisation interne. D’autant plus qu’être orthodoxe est plus une question de culture que de pratique religieuse en Russie. Les églises y sont peu fréquentées, il y a une pénurie de prêtres. Selon un sondage réalisé par la Fondation Opinion publique en 2020 (l’un des plus grands centres de sondage de Russie), si 63 % des Russes interrogés se déclarent orthodoxes, 24 % d’entre eux ne s’identifient pas comme croyants. . L’argument du patriarche Cyrille selon lequel la religion orthodoxe est celle de la majorité ne tient donc pas. La soi-disant « supériorité numérique » sert essentiellement à rassembler les orthodoxes hors des frontières autour du patriotisme religieux.

Pourtant, tout patriotisme reste bon pour Vladimir Poutine, qu’il soit religieux ou politique. L’EOR n’est donc qu’un instrument d’influence parmi d’autres pour le chef du Kremlin, qui veut rester maître de sa parole sur la question des valeurs. L’identité religieuse n’est pas toute-puissante, elle est stratégique.

Domination du Kremlin

L’EOR reste donc totalement subordonnée au Kremlin. Qu’ils adhèrent ou non à la vision du patriarche Cyrille, les religieux ont besoin de pouvoir imposer leur point de vue moral et politique, notamment dans les établissements d’enseignement. Leur audience effective est si limitée qu’il est plus stratégique pour eux de ne pas critiquer les ambitions de Vladimir Poutine, voire de se rapprocher des arcanes du pouvoir.

Ils ne sont pas les seuls : certains représentants des structures de force, comme le siloviki (qui veillent à l’application de la loi), souhaitent également promouvoir et légitimer le conservatisme national. Cet intérêt commun renforce la collusion – déjà ancienne – entre certains membres du haut clergé et les représentants des forces armées. Un rapprochement qui arrange finalement toujours la même personne : Vladimir Poutine, à la tête de toutes ces structures de pouvoir informelles qui se fédèrent entre elles.

L’EOR n’est pas non plus très hiérarchique. Si le patriarche Cyrille peut soumettre des recommandations aux prêtres orthodoxes russes, il n’a pas le droit de leur imposer une quelconque position. Aussi inquiétant que puisse être son discours, il n’a donc pas la possibilité de se propager automatiquement à toutes les homélies du pays. Sur le site Internet du Patriarcat de Moscou, les communications s’efforcent de rester neutres : aucune ne fait explicitement allusion au conflit en Ukraine ni ne condamne l’une des parties. Seules les transcriptions du discours du patriarche Cyrille légitiment expressément l’invasion de l’Ukraine. Ce patriotisme religieux donne certes un petit élan à la propagande de guerre du Kremlin, sans pour autant l’influencer de manière décisive. Au final, c’est toujours Vladimir Poutine qui s’impose comme l’historien en chef de la patrie, rejetant toute forme de dépendance à l’égard de l’Église orthodoxe russe.

 
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