Que signifie réellement avoir un « coup de cœur » ? Les adolescents expliquent cette nouvelle forme de romance – édition du soir Ouest-France

Que signifie réellement avoir un « coup de cœur » ? Les adolescents expliquent cette nouvelle forme de romance – édition du soir Ouest-France
Que signifie réellement avoir un « coup de cœur » ? Les adolescents expliquent cette nouvelle forme de romance – édition du soir Ouest-France

Par Christine DÉTREZ, professeur de sociologie, ENS de Lyon.

LE ” écraser », ce n’est pas seulement un sentiment, c’est aussi un riche sujet de conversation entre amis qui crée de la cohésion, de la complicité, participant à la sociabilité adolescente. Dans Écraser. Fragments du nouveau discours amoureux, la sociologue Christine Détrez s’appuie sur des entretiens avec des jeunes de 13 à 25 ans pour décortiquer ce phénomène contemporain. Voici un extrait.

Quand on entend pour la première fois « écraser », ce petit mot qui claque, on est d’autant plus intrigués que les jeunes qui l’utilisent peinent à le définir. Est-ce le coup de foudre ? Flirt ? Non : le écraser contrairement à tout ce que nous connaissons. Et pour comprendre cette nouvelle façon de dire l’amour, quoi de mieux que de donner la parole aux premiers concernés ?

Dans Écraser. Fragments du nouveau discours amoureux, publié en mars 2024 chez Flammarion, la sociologue Christine Détrez s’appuie sur des entretiens avec des jeunes de 13 à 25 ans pour décortiquer ce phénomène contemporain. LE écraser est à la fois une rêverie légère et une obsession, prétexte à sondages sur les réseaux sociaux et sujet de conversation inépuisable entre amis, comme le raconte l’extrait ci-dessous.

Mais Myra, une vraie jeune fille de 15 ans, m’a insisté sur l’importance d’avoir un “ écraser » lorsqu’elle était écolière, un véritable accessoire pour l’adolescente « avertie » : «C’était comme avoir les cheveux lisses, aller chez Jennyfer, acheter des vêtements à la mode, commencer à se maquiller. » Et quand elle s’est finalement convaincue qu’elle était dans écraserelle se souvient s’être précipitée vers ses amis et s’être exclamée “J’en ai enfin un écraser ! » LE écraseret c’est peut-être une différence avec le coup de cœur, ce n’est pas seulement un ressenti : c’est aussi une pratique culturelle.

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LE écraserobjet de conversation

Écraser, “rendez-vous”, écraser, écraser, flirter ? L’un des points communs de écraser et le flirt tel qu’il a été popularisé dans les années 1960 est son importance dans le groupe : comme le disait Éléonore, le écraser, on en discute entre amis – plus qu’entre amis. Alexis, à 16 ans, se dit “plutôt timide à ce sujet” et trop “modeste sur ses sentiments” en parler avec ses amis ou son frère, même si eux, en revanche, en parlent (“Je ne me dévoilerai pas trop avec mes amis et donc je ne dirai jamais ce mot avec mes amis”). Mehdi, 24 ans, quand je lui demande s’il en parle avec ses amis, répond par la négative : “C’est plus avec mes amies.”

Yvan, au contraire, en parle. C’est même comme ça que je l’ai rencontré : sachant que je cherchais des jeunes pour discuter écraserRobinson m’a dit qu’il fallait absolument que je fasse une interview avec lui, « un excellent narrateur de écraser “, puisqu’il n’a jamais cessé de leur raconter avec force détails les derniers épisodes de ses histoires de écraser, “ses chroniques France Inter » alors qu’ils en rient entre eux.

« Le mieux, c’est quand il y a Yvan, qui fait… de belles anecdotes. C’est un excellent narrateur de écraser. Il est l’exemple de écraser qui dure un an et demi, mais de manière très intense. Et surtout Yvan, il aime être au bar avec une bande d’amis, comme si plus il y en avait, mieux ce serait. Et cela vous prend dix, quinze minutes pour raconter tous les détails d’absolument rien. Il va parler toute la soirée pour vous dire qu’ils ne se sont pas embrassés, voyez-vous, mais qu’ils se sont croisés à un moment donné dans la cuisine… » (Robinson, 25 ans)

Kevin Diter, dans sa thèse consacrée à l’amour et à l’amitié entre enfants, montre que la place des discussions sur ces sujets varie selon le sexe mais aussi selon les familles, les milieux plus favorisés ayant plus tendance à en parler avec leurs enfants sans les faire sujets de moquerie (« oh, il est amoureux ! »). Tous les petits garçons ne discutent pas des sentiments au sein de leur famille. Même adulte, Mehdi n’en parle jamais à la maison, par respect pour les normes de pudeur religieuse chères à sa mère et à sa sœur, avec qui il vit toujours. Alors qu’il était en couple avec une jeune femme depuis deux ans, il était impensable pour lui de la présenter à sa mère, même si ” elle savait “. Il profite aussi de ce non-dit, maintenant qu’il est séparé de son ami, pour rester évasif lorsqu’il dort ailleurs que chez lui.

Yvan écrit des chansons, et le confinement avec des camarades d’école de cinéma a aussi favorisé ce feuilleton des rebondissements – un regard, un sourire – dans son histoire de écraserqu’il prend plaisir, comme il le dit lui-même, à “raconter”. Nemo éclate de rire quand je lui demande s’il discute de son écrase avec ses amis. “Vous ne pouvez pas imaginer à quel point je les enivre avec ça!” » précise-t-il. Ce sont des exceptions.

En revanche, chez les filles, écraser est le sujet de discussion privilégié. Angèle est réputée pour être la « spécialiste en écrase “, tandis que Violette, au même âge, trouve que parfois c’est encore un peu trop.

“Je pense que je suis le… vraiment le pire cas de tous mes amis !” C’est terrible. En fait, ce week-end, j’ai appelé ma meilleure amie : « Clara, il y a une autre affaire ». Elle m’a dit “mais Angèle, tu m’appelles chaque semaine avec une autre affaire”. Les « cas » sont les écrasece sont les nouveaux cas de écraser. » (Angèle, 17 ans)

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Renforcer les liens d’amitié

LE écraser existe à travers ces conversations entre amis, mais en retour, contribue également à renforcer les liens d’amitié.

LE écraser repose sur le secret, et Amalia insiste sur cette dimension, “mais je pourrais simplement ajouter ma définition de”écraser“, À mon avis “écraser“, c’est par exemple quelque chose qu’on ne dit pas, c’est quelque chose dont on sait que ça va rester secret.” Ce qui pose également problème lorsque quelqu’un dans le groupe a un écraser sur une autre personne du même groupe. Mehdi essaie au maximum de cloisonner les espaces, et Candice est soulagée qu’une de ses amies, qui avait un écraser sur une des filles du groupe, a finalement changé d’avis…

« J’ai appris d’un ami qu’il y avait un garçon dans notre groupe qui écrasé sur une fille de notre groupe. Bon, j’étais un peu, entre guillemets, pas choqué, mais bon […] et puis bon, c’est arrivé, parce qu’en fait les garçons savent que rien ne se passera, alors […] il ne fait pas de choses embarrassantes, eh bien, ce n’est pas le cas… Qu’est-ce qui va, il a un écraser, mais nous ne pouvons rien y faire. »

Violette s’est même éloignée de Mélina, dont écraser a fini par se douter de ce qui se passait et a fait comprendre à Mélina que cela ne l’intéressait pas (“En gros, ensuite » explique Violette). Pour les amis, rien de grave là-dedans, le écraser, c’est drôle, c’est léger. Sauf que Mélina a été profondément affectée, ses amis trouvant sa réaction disproportionnée (“puisque rien ne s’est passé du tout”). Et Mélina ne supporte pas que Violette continue de fréquenter ce jeune garçon dans son cercle d’amis (“Vas-y ma fille, tu traînes avec ce salaud”).

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Surnoms donnés à écrase

Si la écraser est secrète, la conversation repose donc sur la confiance et le partage de codes. Par exemple, au moins trois lycéens interrogés déclarent donner leur écraser surnoms; des surnoms que seuls leurs amis connaissent. Laurine et ses amies Célia et Lisa sont donc les seules à pouvoir comprendre les références à « Kiwi », en rire et en écrire des chansons. Alicia (18 ans) et son amie attestent de la même pratique surnommée la écraser du deuxième « RZ ». Myra explique également les pseudonymes utilisés avec ses amis : « on dira par exemple « Tagliatelles » ». Si cette pratique est justifiée par la volonté d’empêcher le garçon en question de se reconnaître, elle exclut également du groupe de compréhension mutuelle toute autre personne à qui la personne en question écraser n’aurait pas accordé sa confiance.

La conformité et le partage des secrets fondent ainsi le groupe : Myra est scolarisée depuis la deuxième année, au Maroc, dans un espace non mixte, et l’absence de collusion sur l’identité des écraser épuise désormais rapidement les discussions et l’intérêt. Si elle et ses amis vivent encore écrasec’est dans différents espaces : un au basket, un autre en cours de langue, un autre au centre commercial : « mais je vais dire « Tagliatelles », mais maintenant les autres ne savent pas qui sont les Tagliatelles, donc ça perd de son charme, on n’a plus rien à dire dessus. »

Le cercle a même des dimensions variables : les amis proches, pour les lycéennes qu’ils rencontrent, et aussi pour les jeunes femmes comme Rosalie et ses amies, ou encore Mathilde. Pour les jeunes hommes, Yvan, Robinson, Roméo et Hector, au contraire, la discussion peut s’élargir, notamment lors des soirées passées dans les bars, où finissent par participer les « amis des amis » : « S’il y a du monde au bar par exemple et que vous en parlez à vos amis et qu’il y a des gens que vous ne connaissez pas à proximité […] c’est tellement collaboratif et super ambiance. Soudain, tout le monde est en mode « ouais, il est vraiment à fond dans ce truc ». Eh bien, c’est toujours très, très facile à partager. »

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Les réseaux, lieu de partage et de dévoilement

Développons plus loin : avec TikTok et le « les tendances » déclaration, qu’elles soient jouées ou réelles, c’est même le web numérique tout entier, dans ce paradoxe de l’extimité, qui devient le lieu de partage et de dévoilement du écraser. C’est sans doute aussi là que se fait la différence entre les groupes sur Instagram dédiés à la déclaration/recherche des écrase dans les écoles et les sites de petites annonces – l’ancien « Lovers Transport » en Libérerou des sites en ligne où des publicités pour écrase rencontré dans le métro : sur les pages Instagram, là aussi, la conversation se développe.

Si les annonces sont publiées le plus souvent “en année”, c’est-à-dire de manière anonyme, les commentaires identifient la personne dénoncée, le plus souvent par des détails physiques, le plus souvent de manière très genrée : les filles félicitent celui qui a été ainsi « visé », les garçons plaisantent, continuent, sans éviter les propos homophobes. excès. Aurore, enfin évoquée sur un post (“Aurore en CE2, elle est belle, j’ai envie de sortir avec elle”) est ainsi félicité par Emy («Enfin @Aurore») et renvoie le compliment (“entre temps jss pas passé 3 fois sur le compte”), signe, au passage, de l’injonction à plaire qui pèse sur les filles.

La version originale de cet article a été publiée dans La conversation.

 
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