soixante-dix ans plus tard, ils se retrouvent là où ils avaient été traités comme des enfants.

Traces de Bic sur une ancienne photo déchirée. C’était sa garantie pour la mémoire. Sur le papier glacé, le temps semble s’être arrêté lorsqu’Éliane revoit sa pile d’images anciennes. Quelques flèches griffonnées à la main sur les empreintes, et des annotations, faites à partir de ses souvenirs d’enfance, « c’était il y a soixante-dix ans ». La « salle à manger », juste là, au rez-de-chaussée. Les « dortoirs des garçons » aussi, ci-dessus. Puis « le dortoir de Michelle », à côté, dans le château. « Elle dort derrière la fenêtre marquée de… » Rien de plus. Sur le côté, l’image est arrachée. Fini, le dernier morceau de mémoire. « Michelle était ma grande sœur. Elle aussi avait la polio. C’était très contagieux à l’époque, ça se transmettait comme ça. Mais elle était plus grande, donc nous n’étions pas dans les mêmes dortoirs. »


Le bâtiment accueille toujours des personnes handicapées, mais ne souffrant plus de poliomyélite.

Émilie Drouinaud/SO

Les looks des enfants

La première fois qu’elle a franchi l’entrée du centre Herauritz à Ustaritz, Éliane n’avait que 3 ans. Une jupe à motifs, des chaussettes remontées jusqu’aux rotules : « C’était en 1952, je me souviens. Juste avant, j’avais été placé dans un poumon d’acier. » A l’époque, la grande bâtisse de style basque venait d’ouvrir un centre médical pour les enfants atteints de polio. Les établissements de ce type étaient rares dans la région, mais de nombreux enfants étaient touchés par ce virus qui envahit le système nerveux. Soixante-dix ans plus tard, Éliane revient d’Aix-en-Provence pour revoir les lieux. Retenez un nom, un son, et rencontrez, comme elle, les enfants de la polio.


  • Eliane a été soignée avec sa sœur Michelle.

    Collection personnelle.


  • Eliane a été soignée avec sa sœur Michelle.

    Collection personnelle.

  • Eliane a été soignée avec sa sœur Michelle.


    Eliane a été soignée avec sa sœur Michelle.

    Collection personnelle.

A peine en train de fermer la porte latérale de son van, déjà le premier rendez-vous. « Nous nous connaissons, n’est-ce pas ? » Les regards se croisent et se retrouvent. Légers sourires des deux côtés du parking : « J’y étais du 52 au 59, moi. » « Alors évidemment, nos chemins se sont croisés. Je suis passé de 58 à 59. » Devant le portail, le grand bâtiment avait de quoi impressionner les nouveaux habitants qui n’étaient alors que des petits enfants. Trois étages imposants, et ce toit. Un peu décalé, tout droit sorti d’un conte des frères Grimm. « Pour nous, nous étions des seigneurs ici. Nous l’appelions tous le château. Mais ça paraissait tellement plus grand», sourit Éliane.

Les premiers enfants atteints de polio sont arrivés en 1952.


Les premiers enfants atteints de polio sont arrivés en 1952.

Mairie d’Ustaritz.

Cas lourds

Arrivés des provinces basques, de Tourenne, de Provence, des Antilles ou encore du Maghreb, les jeunes enfants étaient d’abord accueillis au lazaret. Une maison sur le domaine dédiée à la période de quarantaine. « Pour nous, ce n’était pas facile. On savait qu’on allait rester là longtemps pour ne pas contaminer les autres enfants », marmonne Michel. Aujourd’hui inoccupé, le bâtiment a également conservé un aspect mystérieux. De lourds barreaux aux fenêtres, une porte massive en bois et une végétation dense… le lazaret sert désormais à stocker les archives du centre médical. « Je me souviens de mon arrivée en novembre 1952. J’avais perdu un voisin de lit. Elle est morte dans la nuit. La pauvre, soupire Éliane. L’ancien résident ne semble cependant pas effrayé.

Les jeunes enfants étaient d'abord accueillis dans le lazaret


Les jeunes enfants étaient d’abord accueillis dans le lazaret

Émilie Drouinaud/SO

Ici, nous ne gênions personne. Un enfant malade est souvent compliqué à gérer pour les familles.

Les souvenirs reviennent les uns après les autres et, petit à petit, émerge une partie de sa vie qu’elle n’a jamais cherché à nier. « Je ne me suis jamais empêché de faire quelque chose parce que j’avais la polio. C’était comme ça. Je me souviens de ce qu’on m’a dit avant de partir d’ici. C’était Madame Barrière, l’ancienne directrice, une grande femme. Elle m’a dit : « Dépêche-toi. Vivez, profitez. Étudiez, faites ce qu’il faut faire, car la polio ne vit pas longtemps. Je m’en suis toujours souvenu. Comme conseil. »

Mme Barrière dirigeait le centre Herauritz lors de son ouverture. Elle avait contracté la polio lorsqu'elle était enfant.


Mme Barrière dirigeait le centre Herauritz lors de son ouverture. Elle avait contracté la polio lorsqu’elle était enfant.

Mairie d’Ustaritz.

En fonction des organes et des membres touchés par la polio, les enfants recevaient des soins individualisés. Un an après l’arrivée d’Éliane, en novembre 1953, « Sud Ouest » part à la rencontre des enfants d’Hérauritz : « Le centre fut l’un des premiers créés en France. Il a ainsi dû faire face à des cas de séquelles très anciens, comme celui de ce jeune Maurice, qui a eu sa poliomyélite à l’âge de 15 jours et qui est arrivé au centre à 6 ans, n’ayant jamais possédé de chaussures, ses pieds déformés rendant impossible leur port. Le voici debout, faisant ses premiers pas. » « A Hérauritz, tout était réalisé sur commande, aux dimensions requises, selon une adaptation exacte aux besoins. » Des cours étaient également dispensés aux enfants, ainsi que la messe, dans la petite chapelle du centre.

Eliane a été photographiée par « Sud Ouest » en 1953.


Eliane a été photographiée par « Sud Ouest » en 1953.

Archives du Sud-Ouest

Il est temps pour l’amour, il est temps pour les amis

« Ici, nous n’ennuyions personne. Un enfant malade, c’est souvent compliqué à gérer pour les familles », confie Éliane. A la fin de son premier séjour ici, Éliane avait 6 ans. Trois années passées à Herauritz, et de retour chez ses parents, elle découvre pour la première fois son petit frère. «Je ne savais même pas qu’elle était enceinte. Et j’ai rencontré Gérard. »

Après son séjour à Herauritz, Eliane étudie la médecine. Pharmacie, puis recherche au Royaume-Uni et aux Etats-Unis.


Après son séjour à Herauritz, Eliane étudie la médecine. Pharmacie, puis recherche au Royaume-Uni et aux Etats-Unis.

Émilie Drouinaud/SO

A l’intérieur du centre, d’anciens locataires redécouvrent les lieux. Les rampes des escaliers à hauteur d’enfants, les couloirs interminables et les pièces anciennes. Puis un arrêt impromptu au milieu d’une rampe. « Alors là… avant, c’était fait en bois. Et un bois qui faisait beaucoup de bruit, je vous le dis. » Michel rougit un peu. Reprenez les yeux d’un enfant plein d’émotions et souvenez-vous : « La rampe délimitait le coin des garçons et celui des filles. Il y avait une veilleuse, Juliette. Le soir nous sommes allés voir les filles. Mais si on croisait Juliette, on allait se cacher sous les douches. Les premières histoires d’amour : « Cela ne faisait que commencer », raconte Michel.

Une ancienne kinésithérapeute du centre est venue retrouver les enfants qu'elle avait soignés.


Une ancienne kinésithérapeute du centre est venue retrouver les enfants qu’elle avait soignés.

Émilie Drouinaud/SO

A ses côtés, Jean-Michel fut le premier enfant soigné à Herauritz. « Je n’avais qu’une jambe touchée. La jambe droite. J’étais un enfant. Mais pour moi, il y a encore de bons souvenirs ici. Les autres étaient comme nous. » Heureusement pour la majorité, les enfants qui n’ont pas été empêchés de vivre par la polio. Soixante-dix ans plus tard, encore un au revoir et une dernière photo sur le porche.

Un futur musée ?

L’association Polio-France envisage de créer un musée dédié à la mémoire du centre. Archives d’époque et témoignages pour retracer l’histoire des enfants d’Herauritz. Selon l’association, comme Jean-Michel, Eliane ou Michel, 50 000 personnes sont encore touchées par les séquelles de la polio en France.

 
For Latest Updates Follow us on Google News
 

NEXT Valady. Jean Couet-Guichot et Gaya Wisniewski, deux artistes en résidence dans la région