« Je sais des choses qui risquent de bouleverser encore plus l’industrie du cinéma »

« Je sais des choses qui risquent de bouleverser encore plus l’industrie du cinéma »
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On ne vous imaginait pas dans un tel rôle, bien loin de ce que vous avez déjà fait. Avez-vous hésité avant d’accepter ?

Non, j’ai tout de suite aimé. Pas spécifiquement pour ruiner mon image, ce n’est pas ce que je recherche. Dans mes choix, je suis attiré par ce qui est singulier, hétérogène. C’était là. Et puis il y avait Dave Johns en face, que j’avais vu dans , Daniel Blake. J’aime le cinéma de Ken Loach. Même si je connais très peu le cinéma « gay », j’ai aussi trouvé étrange d’aborder ce sujet à travers une comédie sociale-romantique, plutôt que par son côté sombre et dramatique. Et puis, c’est belge aussi. Ce n’est pas que je sois extrêmement fier d’être belge, mais si nous pouvons contribuer à l’émergence et à la survie du cinéma belge…

Le film dépeint la normalité, voire la banalité, de ce couple homosexuel. Avez-vous abordé ce personnage n’importe quel personnage ?

C’est un peu différent pour Thom, le personnage de Dave, qui est un ancien drag queen. Il y a quand même une sorte de composition puisque Dave n’est ni drag queen ni homosexuel. Il a donc dû le découvrir grâce à son clown, sa drag queen… Pour moi, ce n’était pas le cas. David m’a dit : « Vous ne cherchez surtout pas à avoir des gestes plus féminins ou qui pourraient dénoter que vous êtes de fait homosexuelle. Je ne veux pas ça.” Ce qui m’intéresse, c’est de raconter cette normalité d’un couple homosexuel. Nous ne sommes pas dans La cage folle ou dans la découverte de son homosexualité, comme dans montagne de Brokeback (par Ang Lee en 2005, NDLR). , nous étions dans la normalité. Je l’ai abordé comme ça, comme si je jouais un couple hétérosexuel et amoureux. Sauf que mon plaisir n’est pas hétérosexuel…

Auriez-vous pu inverser les rôles et jouer la drag queen ?

Peut-être que si je n’avais pas su avant de lire le scénario quel serait mon personnage, je me serais dit : pour peu qu’il m’offre la drag queen, parce qu’il y aurait eu un plaisir dans la comédie pure à jouer ça. je l’ai fait en Le pont des Arts d’Eugène Green, où j’incarnais un metteur en scène gay connu à Paris. Aujourd’hui, ce serait #MeeToo parce qu’il a amené des jeunes chez lui et a joué Phèdre en peignoir agissant comme un fou…

Il y a plus d’humour chez Ken Loach que chez les frères Dardenne.

Le ton du film surprend, on est dans une comédie. Est-ce que c’est ce que tu as aimé ?

Oui. D’autant plus que je ne fais pas beaucoup de comédies. Je pense que David a, en matière de comédie, une sensibilité plus anglo-saxonne que française. Je dis toujours que Ken Loach faisait des comédies. À mon avis, Il pleut des pierres, c’est une comédie sociale. C’est dur, mais j’ai beaucoup ri quand il court après le mouton pour l’attraper et gagner un peu d’argent, quand ils vont voler l’herbe. Ce sont des scènes amusantes. Il y a plus d’humour chez Ken Loach que chez les frères Dardenne. Ils aiment la comédie, mais ils ne veulent pas sensibiliser les gens avec ce vecteur.

Comment avez-vous travaillé avec Dave Johns pour former ce vieux couple ?

Dave est un gars formidable ! Un homme simple et normal. Un peu comme moi. Pas du tout exubérant comme on pourrait le penser, même s’il vient du stand-up. C’est un gars généreux, disponible, humble, drôle, avec un petit sourire malicieux. Il n’est pas du genre à tirer la couverture sur lui-même. C’est un homme courageux, un homme bon. J’aime ça. J’ai tellement de plaisir à travailler avec des gens comme ça, pour qui la vie n’est pas qu’une histoire de cinéma. Qui ne sont pas obsédés par les stars, par la performance. Là, je viens de terminer un film avec un acteur que j’adore humainement, Bruno Lochet. Il me manque souvent d’avoir des gens comme ça au cinéma. Je suis comme ça aussi…

Dans son quatrième long métrage « Les Tortues », le Belge David Lambert réunit Olivier Gourmet et l’Anglais Dave Johns. ©O’Brother

Vous avez gagné un prix d’interprétation à Cannes (pour Le fils de Dardenne en 2002), deux nominations aux César… Avez-vous parfois eu l’impression de vous changer ?

Jamais. D’ailleurs, je refuse pratiquement toutes les émissions de télé, toutes les interviews qui parlent plus de ma vie privée que la sortie d’un film, tous les portraits de moi. Je refuse même parfois les promotions, si je sais que quelqu’un d’autre le fera avec beaucoup mieux et avec plus de sensibilité que moi. J’essaie de rester le plus renfermé possible, car j’aime vivre ainsi, discrètement. Il ne s’agit pas d’un jugement sur l’environnement. Même quand je jouais au théâtre, c’était comme ça. De nombreux acteurs ont du mal à terminer une pièce parce qu’elle est vide. J’avais d’autres choses. J’allais faire un projet, restaurer ceci ou cela…

Tortues parle aussi du temps qui passe, de l’âge qui avance… Est-ce que ce sont des choses qui résonnent avec votre vie personnelle ?

Ben oui, j’ai 60 ans ; J’ai l’âge des personnages. J’ai vu des gens autour de moi vivre leur retraite avec beaucoup de plaisir et de nouveauté, en faisant tout ce qu’ils ont toujours voulu faire. Et puis d’autres qui n’en sortent pas et qui tombent dans une certaine forme de dépression, légère ou plus sévère. C’est le cas de mon personnage…

mouette

Je dis toujours : mon voisin va travailler tous les jours, pourquoi pas moi ?

Vous dites souvent que vous travaillez beaucoup de peur que les gens vous oublient. Est-ce toujours le cas après 35 ans de cinéma ?

Oui. Je n’ai pas particulièrement peur d’être oublié, mais j’aime travailler. Je dis toujours : mon voisin va travailler tous les jours, pourquoi pas moi ? Je ne vois pas pourquoi un acteur devrait dire qu’il en a trop fait, faire une petite pause de six mois. Les gens ont-ils faim de me voir ? Dommage. Mais je veux m’amuser, m’amuser. Mais oui, on est vite oublié. On peut vite se passer de vous. Mais ce n’est pas particulièrement mon moteur. Mon moteur reste le plaisir.

Bouli Lanners : « Ce qui me manque au cinéma, c’est la liberté »

Vous continuez à travailler beaucoup. Parfois, on ne ressent pas le besoin de prendre du recul, comme Bouli Lanners ?

Non, ça ne marche pas du tout pour moi. Parfois c’est moins amusant, les conditions ne sont pas toujours réunies pour que le plaisir d’y être pleinement soit. Mais je suis toujours curieux. J’ai toujours envie d’y retourner et d’y aller. Je suis revenu il y a trois jours, je repars dans quatre jours. Cela ne me fait pas peur. Je suis content d’y aller. Je n’ai donc aucune envie de mettre tout cela entre parenthèses. Tant que je peux, je le ferai. Même s’il y a des choses qui pourraient un jour faire ça… Comme tout ce qui se passe aujourd’hui dans le monde du cinéma, tout ce qui se dit sur Téchiné et les autres… Ce sont des choses que je connais et qui n’ont pas encore été révélées. Ce n’est pas à moi de le faire, car ils ne m’appartiennent pas, je ne les ai pas vécus. Mais ce sont des choses qui risquent de créer encore plus un séisme dans le monde du cinéma. Je comprends mieux aujourd’hui pourquoi Adèle Haenel a dit un jour : « Moi, arrête, ce milieu, j’arrête. C’est fini. Je tourne la page. Je fais autre chose. » Peut-être qu’un jour, moi aussi, dégoûté, je ferai la même chose… En même temps, j’ai eu la chance de travailler avec des gens honnêtes. Peut-être que j’apprendrai que certains ne l’étaient pas, mais, jusqu’à présent, j’ai été plutôt en sécurité. J’ai été abasourdi quand j’ai appris tout cela.

mouette

Le cinéma, le théâtre, la littérature, la culture en général, restent un lieu de résistance. Nous ne devons pas l’abandonner.

Vous dites que vous êtes étonné, mais en même temps vous savez des choses…

Des choses que les gens m’ont racontées, des rumeurs. J’ai déjà refusé de tourner avec certaines personnes. Cela me dégoûte. Je trouve ça scandaleux, comme tout le monde. Mais je pense que, heureusement, il reste encore de bonnes personnes. Ce n’est pas la majorité. Et puis le cinéma, le théâtre, la littérature, la culture en général, restent un lieu de résistance. Nous ne devons pas l’abandonner. Il faut continuer à le faire vivre, exister et sensibiliser un peu la population ou simplement la divertir.

mouette

Je dois toute ma carrière au cinéma aux frères Dardenne.

La rencontre décisive dans votre carrière fut évidemment celle des frères Dardenne pour La promesse en 1996. Qu’avez-vous appris d’eux ?

La rencontre est fondamentale. Sans eux, je ne ferai jamais de films. Je leur dois donc toute ma carrière au cinéma. La promesse a été un film fondateur dans ma façon d’aborder les rôles, notamment au cinéma, sur leur exigence de parler aux spectateurs, mais sans artifice. Ken Loach apportera peut-être plus de sympathie à ses personnages. Il y aura un peu plus de comédie, donc on va sympathiser avec le personnage. Les frères Dardenne ne souhaitent pas particulièrement que nous sympathisions avec le personnage principal. Ils veulent que ce soit presque un documentaire. Le spectateur doit se dire : voilà ce que ça dit, voilà notre vie d’aujourd’hui. Qu’est-ce que je fais avec ? Sans violons, sans artifices… Cela ne m’a pas empêché de faire des films qui ne sont pas du tout comme ça, mais quelque part, ça m’est resté, parce que c’était déjà un peu ma formation au théâtre. Où la parole de l’auteur est la première chose à transmettre. Ensuite, nous pourrons nous amuser en faisant un spectacle de théâtre. Mais vous ne devriez pas arriver avec l’envie de jouer ; il faut d’abord dire le texte, le faire passer la rampe, entrer dans l’oreille du spectateur…

Ce mercredi, Olivier est également à l’affiche de « Rétro Thérapie », le premier long métrage d’Élodie Lélu. Aux côtés de Fantine Harduin et Hélène Vincent. ©Distri7
 
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