« The Intruder », le film brûlant de Roger Corman

« The Intruder », le film brûlant de Roger Corman
« The Intruder », le film brûlant de Roger Corman

Budget Rikiki, menaces de mort sur le tournage, échec commercial… Perle noire d’un réalisateur habituellement cantonné aux séries B, ce drame puissant sur la haine raciale n’a malheureusement pas eu de succès pour lui.

William Shatner dans “L’Intrus”. Le futur capitaine Kirk de « Star Trek » incarne un agitateur d’extrême droite. © Roger Corman Productions

Par Jérémie Couston

Publié le 13 mai 2024 à 17h21

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Eentre deux films d’horreur fauchés avec des plantes carnivores ou des monstres en caoutchouc, Roger Corman, le big man des séries B ou encore Z, a tiré une pépite, L’intrus, un excellent drame racial, injustement boudé par le public dès sa sortie, et dont l’efficacité et la sobriété se démarquent dans une filmographie pléthorique davantage tournée vers la déviance.

L’action se déroule au début des années 1960, à Caxton, charmante ville du sud des Etats-Unis, ontologiquement raciste, comme le rappelle l’un de ses habitants. Arrive le meilleur élément perturbateur qui soit, en la personne d’Adam Cramer (le brillant William Shatner, futur capitaine Kirk de Star Trek), émissaire d’un petit groupe d’extrême droite de type KKK opposé aux récentes lois d’intégration qui fixent des quotas pour les étudiants noirs à l’université. Tribun brillant, il réussira à soulever la population et à raviver la haine ségrégationniste qui ne demandait qu’à éclater.

« J’avais envie de m’éloigner du cinéma de genre et de faire un film engagé, évoquant le combat pour les droits civiques et l’intégration des enfants noirs dans les écoles du Sud. Personne ne voulait me financer. Le tournage a été épuisant, avec des menaces de mort incluses. (1). » Réalisé en 1962 grâce à l’argent apporté par le succès de ses deux premières adaptations d’Edgar Poe (La chute de la maison Usher Et La chambre de torture), L’intrus a été tourné dans des décors naturels dans plusieurs villes du Missouri, en utilisant des indigènes pour les figurants. Très peu d’entre eux (euphémisme) partageaient les vues progressistes de Corman et de son scénariste. « Le sujet explosif nous a posé beaucoup de problèmes et j’ai dû faire appel à la police locale pour protéger mon équipe. Nous sommes allés de ville en ville après avoir été chassés de la précédente par des habitants en colère lorsqu’ils ont compris le thème du film. »

Le goût amer de l’audace

Fidèle à ses idéaux contestataires et à sa sympathie pour les marginalisés, Roger Corman réussit un film politique de haut niveau. Le scénario est un modèle du genre. On le doit à Charles Beaumont, auteur de science-fiction qui a adapté ici son propre roman et s’est ensuite fait connaître à la télévision, en signant de nombreux épisodes de La Quatrième Dimension. D’ailleurs, ce rusé Corman n’oubliera pas de réduire les coûts en confiant un rôle à Beaumont dans le film ! Son scénario oppose d’abord les deux communautés de manière quasi documentaire puis évolue vers une réflexion sur la manipulation des foules et le mirage du pouvoir oratoire. La caméra, placée sous des angles impossibles, comme c’est souvent le cas chez Corman, scrute des personnages extrêmement bien écrits, avec des craquements et des réactions inattendues. Jamais tout noir ni tout blanc. Le tout réuni en seulement quatre-vingt-deux minutes. Du grand art. Et sans véritable équivalent dans la production de l’époque, du début des années soixante, où Hollywood ne brillait pas encore par son audace politique.

Bien accueilli par la critique, L’intrus reste néanmoins connu pour être le premier film avec lequel son auteur a perdu de l’argent. Démentant le titre astucieux de son autobiographie, Comment j’ai fait une centaine de films à Hollywood sans jamais perdre un centime (Comment j’ai fait une centaine de films à Hollywood et je n’ai jamais perdu un centime, éd. Presse Da Capo, 1990). Suite à cet échec commercial qui a affecté un film auquel il croyait énormément, Corman décide de revenir au cinéma de divertissement et ne fera plus jamais de film ouvertement politique. « J’avais tort de vouloir envoyer un message. Il vaut mieux faire des films avec plusieurs niveaux de lecture, et placer les idées qui me semblent importantes dans le sous-texte, en espérant qu’une partie du public les saisira. » Un renoncement qui fait L’intrus encore plus rare, encore plus précieux.

 
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