Entrevue avec Me Clément Camion, de la firme En Clair

Entrevue avec Me Clément Camion, de la firme En Clair
Entrevue avec Me Clément Camion, de la firme En Clair

Chronomètre pour bousculer l’acheteur, menus inutilement complexes pour vous dérouter, abonnements obtenus sans réel consentement : le web regorge de ce que l’on appelle des « interfaces trompeuses », motifs sombres En anglais. Des experts comme Me Clément Camion, du cabinet En Clair, les débusque. Entretien.


Publié à 1h03

Mis à jour à 6h00

Pouvez-vous présenter votre entreprise, En Clair ? Curieusement, vous vous spécialisez dans « le langage simple » ?

Notre mission est de simplifier de fond en comble les documents juridiques et contractuels. Nos clients sont des entreprises, de grandes organisations, nous avons des organismes publics ou des entreprises privées. Connaissez-vous Éducaloi, un organisme de vulgarisation juridique ? Geneviève Fortin, qui est l’une des trois associées fondatrices d’En Clair, a cofondé Éducaloi au début des années 2000. Nous venons du monde du « langage simple » en droit.

Comment résumer cette notion d’interfaces « trompeuses » ou « truquées » ?

C’est un phénomène d’asymétrie d’information entre une entreprise, une organisation qui articule un discours ou un parcours, et un utilisateur souvent pressé, qui a des biais cognitifs. Interfaces trompeuses, ou des motifs sombres, définies en 2010 par Harry Brignull, sont des manières d’exploiter cette asymétrie d’information entre l’organisation et le ou les utilisateurs. UN motif sombre, c’est avant tout un choix de design, c’est une décision de design. Il ne s’agit pas nécessairement de fraude ou de malhonnêteté.

Faites-nous un inventaire. On en croise beaucoup sur le web, ces interfaces trompeuses ?

Mon expérience personnelle est que chaque fois que je navigue sur un site Web, je les vois. Avec le numérique, nous avons le pouvoir d’analyser les comportements avec des données quantifiées. On arrive à dire : « c’est addictif, les gens reviennent ». On est proche de la machine à sous dans certains contextes. L’exemple qui me semble le plus parlant est Amazon Prime. Il est facile de s’abonner, peut-être par inadvertance dans certains cas, car le bouton qui semble être le bouton suivant est en réalité un bouton d’abonnement. Et puis pour se désinscrire, c’est un parcours du combattant.

Que pensez-vous des fenêtres qui nous accueillent désormais dans presque tous les sites pour obtenir notre consentement ?

Les « banderoles de contrôle » sont souvent là pour biaiser notre choix. C’est ennuyeux, c’est fatiguant, c’est un obstacle sur notre chemin pour accéder à l’information. Bien souvent, nous acceptons, nous consentons car sinon, nous n’avons pas accès au site. C’est le motif sombre le plus courant et, malheureusement, ce sont les nouvelles réglementations qui ont créé cela.

Mais l’internaute ne peut-il pas simplement dire non ?

Il existe une étude de la Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés, en France – ils sont très vigilants sur les questions de design. En 2023, ils ont commandé une étude sur les banderoles de contrôle. Ils gardaient le même contenu, le même consentement, mais jouaient avec les boutons, leur couleur, et demandaient aux sujets s’ils souhaitaient être suivis. Entre 50 et 75 % ne souhaitent pas être suivis, mais, selon l’interface que nous leur proposons, nous pouvons obtenir des taux de consentement allant jusqu’à 80 %.

Quel choix devons-nous accepter ou refuser ?

Ce n’est pas une fatalité. Il existe des sites qui demandent mon consentement tout en étant très équilibrés. Le diable est dans les détails. Autre exemple : des essais gratuits qui se transforment en abonnements payants. L’utilisateur oubliera et finira par payer, peut-être malgré lui. Nous sommes humains, nous avons de nombreux biais cognitifs qui font que notre mémoire fait défaut.

Ces « biais cognitifs » sont-ils bien connus des concepteurs de sites ?

Il existe 180 biais cognitifs répertoriés. Par exemple, tromper les utilisateurs avec des barres de progression fausses. Nous exploitons le biais d’achèvement : les gens aiment terminer des tâches, donc on leur dit qu’elles sont à 80 % et donc proches d’être terminées, mais ce n’est pas vraiment le cas. Ou bien on peut rechercher des informations un peu plus sensibles, mais plus tard, juste avant de conclure.

Nous pouvons également exploiter le sentiment d’urgence de la personne avec une fausse pénurie ou un minuteur qui nous indique qu’il reste trois minutes pour terminer la transaction. Il y a des contextes où cela est justifié, mais parfois c’est simplement pour exploiter le sentiment d’urgence.

Nous rencontrons ici une difficulté majeure : comment savoir si elle est justifiée ?

Ce n’est pas toujours clair. Est-ce vraiment destiné à atteindre un but ou est-ce une mauvaise conception ? Cela crée parfois de fausses croyances, comme l’idée qu’un système de plainte particulier est si compliqué qu’il est conçu pour me décourager.

Existe-t-il des remèdes pour les gens ordinaires ?

Nous sommes confrontés à la complexité du système de gestion. Il y a le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC), l’Autorité des marchés financiers, la Commission d’accès à l’information, la Commission des plaintes relatives aux services de télécom-télévision (CPRST)… La mission de tous ces organismes est encore segmentée, les enjeux de faible intensité, de très faible valeur, elle n’en vaut pas la chandelle à titre individuel. À l’heure actuelle, certaines entreprises se spécialisent dans ce domaine : l’action collective peut être une option.

Quelles sont les solutions ?

Il y aura peut-être des solutions techniques et technologiques qui verront le jour. Et le fait de nommer le phénomène des interfaces trompeuses, de dire que ce n’est pas une fatalité, qu’il pourrait en être autrement… En tant que consommateurs, cela nous donne du pouvoir. Et les entreprises peuvent faire mieux. C’est ce que nous faisons chez En Clair. Nous les soutenons, nous effectuons des recherches, nous leur expliquons comment atteindre leurs objectifs commerciaux sans s’engager dans des pratiques éthiquement douteuses. Parce qu’à long terme, ce n’est pas stratégique, ce n’est pas gagnant. Ce qui est en jeu, c’est la perte de confiance, d’abord envers un commerçant, puis dans l’ensemble d’une industrie.

Par souci de concision et de clarté, cette interview a été éditée.

Clément Camion en bref

  • A collaboré chez Éducaloi de 2011 à 2016
  • Diplômé du programme BCL/LLB de la Faculté de droit de l’Université McGill en 2013
  • Chercheur associé au Laboratoire de Cyberjustice de l’Université de Montréal en 2014
  • Membre du Barreau du Québec depuis 2016
  • Avocat spécialisé en extension puis associé au sein du cabinet montréalais En Clair Service-Conseil depuis 2017
 
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